« J'entends de la cale
monter les malédictions enchaînées »
Aimé Césaire
Retorno al pais natal (Cahier d'un retour au pays natal)
illustrations de Wilfredo Lam, La Habana : Molina y Cia, s.d.
Veau rouge et vert
© Bibliothèque de l'Assemblée nationale
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Aimé Césaire
Cahier d'un retour au pays natal
Et ce pays cria pendant des siècles que
nous sommes des bêtes brutes ; que les pul-
sations de l'humanité s'arrêtent aux portes
de la nègrerie ; que nous sommes un fumier
ambulant hideusement prometteur de cannes
tendres et de coton soyeux et l'on nous mar-
quait au fer rouge et nous dormions
dans nos excréments et l'on nous vendait sur les
places et l'aune de drap anglais et la viande
salée d'Irlande coûtaient moins cher que
nous, et ce pays était calme, tranquille,
disant que l'esprit de Dieu était dans ses
actes.
[...]
J'entends de la cale monter les malédic-
tions enchaînées, les hoquettements des mou-
rants, le bruit d'un qu'on jette à la mer...
les abois d'une femme en gésine... des racle-
ments d'ongles cherchant des gorges... des
ricanements de fouets... des farfouillis de
vermine parmi des lassitudes...
[...]
le négrier craque de toute part... Son ventre
se convulse et résonne... L'affreux ténia de
sa cargaison ronge les boyaux fétides de
l'étrange nourrisson des mers !
Et ni l'allégresse des voiles gonflées comme
une poche de doublons rebondi, ni les tours
joués à la sottise dangereuse des frégates poli-
cières ne l'empêche d'entendre la menace
de ses grondements intestins
En vain pour s'en distraire le capitaine pend
à sa grand'vergue le nègre le plus braillard ou
le jette à la mer, ou le livre à l'appétit de ses
molosses
Cahier d'un retour au pays natal
Extraits
Présence africaine, 1939
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Voir aussi :
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