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OFFICE PARLEMENTAIRE D'ÉVALUATION

DES CHOIX SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES

 

RAPPORT

sur

« La place de la France dans les enjeux internationaux
de la recherche en milieu polaire : le cas de l'Antarctique »

« Les pôles, témoins pour les hommes »

Ouverture de l'année polaire internationale

Actes du colloque du 1er mars 2007

organisé

par M.Christian GAUDIN, Sénateur

           
   

Déposé sur le Bureau de l'Assemblée nationale

par M. Claude BIRRAUX

Premier Vice-Président de l'Office

Déposé sur le Bureau du Sénat

par M. Henri REVOL

Président de l'Office

SOMMAIRE

Pages

première partie : déjeuner-débat 5

I. allocution de m. henri revol, président de l'opecst 7

II. allocution de M. jean-louIs étienne 9

deuxième partie 15

I. allocutions d'ouverture 15

A. M. CHRISTIAN GAUDIN, SÉNATEUR, RAPPORTEUR DE L'OPECST 15

B. MME CATHERINE BRECHIGNAC, PRÉSIDENTE DU CENTRE NATIONAL
DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE (CNRS) 18

C. M. MICHEL JARRAUD, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L'ORGANISATION MÉTÉOROLOGIQUE MONDIALE 20

D. M. CHRISTIAN COINTAT, SÉNATEUR, RAPPORTEUR DE L'OUTRE-MER
À LA COMMISSION DES LOIS DU SÉNAT 23

II. Ouverture officielle de l'Année polaire internationale en France par M. Christian PONCELET, président du Sénat 29

III. débat thématique : Les pôles, témoins pour les hommes 33

A. MME NELLY OLIN, MINISTRE DE L'ÉCOLOGIE ET DU DÉVELOPPEMENT DURABLE 33

B. MME VALÉRIE MASSON-DELMOTTE, CLIMATOLOGUE, CEA 40

C. M. YVON LE MAHO, BIOLOGISTE, CNRS 44

D. MME JOËLLE ROBERT-LAMBLIN, ANTHROPOLOGUE, CNRS 50

E. DÉBAT 59

IV. Allocutions de clôture 67

A. M. FRANÇOIS GOULARD, MINISTRE DÉLÉGUÉ À L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET À LA RECHERCHE 67

B. S.A.S. LE PRINCE ALBERT II DE MONACO 70

Annexes 75

Annexe 1 : 77

documents présentés par Mme valérie masson-delmotte, climatologue - CEA 77

Annexe 2 : 79

documents présentés par Mme joëlle robert-lamblin, anthropologue - CNRS 79

Annexe 3 : 81

documents présentés par M. Yvon le maho, biologiste - CNRS 81

PREMIÈRE PARTIE :
DÉJEUNER-DÉBAT

Introduction de Bruno ROUGIER

L'ouverture de la quatrième année polaire internationale (API) représente un événement scientifique majeur. La première API, en 1882-1883, fut l'occasion d'étudier les phénomènes géophysiques et astronomiques. La seconde, en 1932-1933, fut consacrée à la météorologie, au géomagnétisme et aux sciences de l'atmosphère. Au cours de la troisième, organisée en 1957-1958, diverses données sur l'atmosphère, les calottes glacières et la dérive des continents furent collectées.

Place à cette quatrième année polaire internationale qui, comme les précédentes, s'étendra en réalité sur deux ans. Ceux-ci ne seront pas de trop pour conduire les 209 projets labellisés, dont 45 % relèvent de l'environnement et du développement durable, 45 % des sciences de l'univers et 10 % des sciences humaines et sociales.

Je laisse la parole à Christian Gaudin, sénateur du Maine-et-Loire, le premier et à ce jour le seul parlementaire français à s'être rendu en Antarctique. Monsieur Gaudin est le rapporteur de l'étude commandée par l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) sur l'évaluation de la recherche française en milieu polaire, présentée la semaine dernière. Je risquerai donc un mauvais jeu de mots en affirmant qu'elle est toute fraîche.

ALLOCUTION DE M. HENRI REVOL, PRÉSIDENT DE L'OPECST

Monseigneur,

Messieurs les Ambassadeurs,

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire général,

Mes chers Collègues parlementaires,

Mesdames, Messieurs,

C'est avec une réelle émotion que je vous accueille aujourd'hui à l'occasion de l'ouverture solennelle de l'année polaire internationale 2007-2008.

L'année polaire internationale est un événement majeur et rare. Il rassemble tous les cinquante ans les hommes et les femmes de nombreux pays désireux de faire progresser nos connaissances sur les pôles et sur notre planète.

L'année 2007-2008 apparaît comme une année charnière, une année attendue par l'opinion publique internationale.

Les menaces qui pèsent sur le climat, la biodiversité ou certaines sociétés autochtones exigent de nous une prise de conscience et des décisions.

Les recherches qui sont menées sont donc politiques au sens originel du terme, c'est-à-dire qu'elles concernent directement la vie de la cité.

C'est la raison pour laquelle, le Sénat et plus particulièrement l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, se devait aujourd'hui de s'engager pour la recherche. Nous avons voulu donner à cette journée un caractère particulièrement solennel mais aussi en faire l'occasion d'un échange entre les chercheurs et les responsables politiques.

*

Je vous ai dit mon émotion et mon engagement.

Je veux aussi vous dire que c'est avec humilité que je vois ici rassemblées des personnalités de haut rang et de grande qualité.

Je souhaite tout particulièrement remercier, Son Altesse sérénissime le Prince Albert II de Monaco, dont la présence parmi nous tout au long de cette journée marque le très fort engagement personnel et la passion pour les recherches menées dans ces régions.

Nous avons aussi la grande chance d'avoir parmi nous deux pionniers de la recherche polaire française.

Je veux saluer tout d'abord M. Bertrand IMBERT qui a dirigé les expéditions antarctiques françaises lors de l'année géophysique internationale 1957-1958, jetant les bases de la station Dumont d'Urville et ouvrant la voie à tant d'autres.

Je veux saluer ensuite M. Claude LORIUS. Glaciologue de renommée internationale, il a participé au premier hivernage scientifique français à l'intérieur de l'Antarctique sur la base Charcot lors de l'Année Géophysique 1957-1958. Il a aussi apporté une contribution décisive à la science en reconstituant le climat à travers les archives glaciaires.

C'est un honneur de vous avoir parmi nous.

*

Notre journée va se dérouler en deux temps : ce déjeuner débat, puis l'ouverture officielle de l'année polaire internationale pour la France cet après-midi.

Le déjeuner-débat va lui-même se dérouler en deux temps :

L'entrée et le plat vont être servis puis, à l'issue du plat principal et pendant que le service se poursuivra, nous aurons le témoignage de l'explorateur Jean-Louis Etienne. Nous devrions avoir plus de trois quarts d'heure pour échanger.

Nos débats seront animés au cours de la journée par M. Bruno Rougier, journaliste scientifique sur France-Info.

Dans l'esprit de dialogue et d'ouverture que j'évoquais à l'instant, nous avons demandé à Jean-Louis Etienne de témoigner de son expérience autour du thème « Aventure, art et science : regards croisés ». Car nous pensons que ce ne sont pas des regards et des expériences parallèles ou divergents, mais en fait des expériences qui peuvent converger et même s'entremêler lorsque la science se fait art ou aventure ou que l'aventure et l'art servent la science. Son témoignage en appellera beaucoup d'autres, je l'espère.

Je vous remercie de votre attention.

Bon appétit.

ALLOCUTION DE M. JEAN-LOUIS ÉTIENNE

Mesdames et Messieurs, c'est un très grand honneur qui m'est fait de prononcer quelques mots de bienvenue au Sénat à l'occasion du lancement en France de l'année polaire internationale.

Hommage à l'engagement des hommes

Je veux tout d'abord rendre hommage à l'engagement des hommes en essayant d'apporter quelques éléments de compréhension à cette énigme : pourquoi cette attirance pour ces régions si inhospitalières ?

Dans cet univers sensoriel très pauvre, où le gris alterne entre le bleu et le blanc, dans cet univers sans odeur, sans bruit autre que celui du vent, l'homme, en apesanteur des contraintes et des stimulations du monde, perd ses repères et n'a pas d'autre issue que d'apprendre à s'apprivoiser lui-même. Contraint de passer du temps avec soi, on ne revient jamais le même d'un long séjour dans le grand hiver. C'est là peut-être que réside une clé du paradoxe de l'irrésistible attrait pour les régions polaires.

Cette rencontre avec soi s'exprime en général à travers l'écriture ou la peinture. L'explorateur polaire nourrit son carnet de voyage du temps qui passe, de ses émotions, de témoignages. On peut peindre, dessiner, on peut tout écrire, tout dire à son journal de bord, ce « confident du voyage ». C'est ainsi que les premiers explorateurs ont ramené des aquarelles d'un monde jusque-là inconnu, à une époque très récente où la photo et le cinéma en étaient encore à leurs premiers balbutiements.

Souvent tiraillés par le froid et la faim, sans certitude du lendemain, ces pionniers ont trouvé le courage d'écrire parmi les plus belles pages de l'héroïsme, jusque-là insoupçonné, de la nature humaine. Ils nous ont appris qu'on ne repousse pas ses limites, mais qu'on les découvre.

Ainsi, les régions polaires ont généré des héros, des peintres, des écrivains, c'est ainsi que ce monde glacial est entré dans l'imaginaire, que les igloos et les ours nourrissent toujours les plus beaux rêves d'enfance.

Pôle Nord-pôle Sud, différences et similitudes

Ces extrêmes se confondent dans la culture populaire, amalgamés dans les mêmes clichés, alors qu'ils sont différents. Au Nord, un océan profond entouré de terres, et recouvert d'une banquise de quelques mètres d'épaisseur. Au Sud, le continent antarctique, une immense calotte de glace de 3 km d'épaisseur, grande comme 28 fois la France, encerclé par l'océan austral et ses vents légendaires.

Les écosystèmes de ces deux pôles sont différents, mais les espèces qui y vivent ont en commun une remarquable adaptation au climat, au régime des vents, aux distances à parcourir pour accéder aux ressources, à la nudité des aires de reproduction ouvertes à tous les temps et aux prédateurs, à la brièveté de l'été qui impose d'élever rapidement sa progéniture avant l'arrivée brutale de l'hiver. Au cours des millénaires, ces espèces polaires ont réussi le pari biologique de s'implanter aux frontières de la vie, des frontières qu'aujourd'hui nous transgressons.

Attention, dans ce pays puissant, les espèces sont fragiles.

Un traité pour l'Antarctique

Longtemps Terra incognita, les pôles sont les dernières régions à avoir livré leur secret. Perdues aux extrémités de la Terre, elles n'apparaissent pratiquement jamais sur les cartes du monde, et pourtant elles attisent des convoitises.

A la fin de la deuxième guerre mondiale, l'Antarctique était le siège à distance de tensions diplomatiques, attisées par des revendications territoriales ; le Chili, l'Argentine, l'Australie et la Nouvelle-Zélande revendiquaient la projection de leurs côtes sur le continent blanc, l'Angleterre, la France et la Norvège faisaient valoir leurs découvreurs ; les Etats-Unis et l'Union soviétique ne revendiquaient rien mais se réservaient tous les droits.

Dans le cadre de l'Année géophysique internationale, la troisième année polaire fut décidée. Douze nations dont la France, animée par les expéditions polaires françaises que dirigeait Paul-Émile Victor, installèrent une base scientifique permanente en Antarctique. Dans ce grand élan fédérateur, tous les chercheurs de tous les pays qui, en 1957-58, se lancèrent dans cette aventure, avaient la consigne d'échanger leurs résultats. En pleine guerre froide, affranchie de toutes ambitions nationales, cette coopération internationale remarquable se conclut par la signature du Traité de l'Antarctique, faisant du continent du pôle Sud une terre de paix dédiée à la science. Le principal objectif de ce traité était d'assurer, pour l'avenir de l'humanité, que l'Antarctique soit occupé pour toujours à des fins pacifiques et ne soit jamais le sujet de discorde. Depuis sa signature et sa reconduction en 1991, les revendications territoriales sont gelées, toutes activités militaires et nucléaires sont interdites et les chercheurs sont dans l'obligation d'échanger leurs résultats. Le Protocole de Madrid relatif à la protection de l'environnement interdit l'exploitation des richesses potentielles de l'Antarctique jusqu'en 2048.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que la précédente année polaire internationale a légué à l'humanité, un traité de paix, un modèle exemplaire de gestion à l'échelle planétaire, et cet acte fondateur n'a pu exister que parce qu'il a été le fruit d'une communauté scientifique unie.

Témoins et acteurs du climat, les pôles appellent des mesures de protection planétaires

Aujourd'hui, l'état du monde a changé et les régions polaires sont avant-postes de la menace grandissante du changement climatique. Dans notre compréhension du phénomène, les régions polaires ne sont plus seulement les témoins à distance du réchauffement, elles sont aussi les acteurs de la disharmonie climatique qui va progressivement peser sur notre avenir et celui de tous les écosystèmes. Car tout ce qui touche au pôle touche le monde, et réciproquement.

L'année polaire internationale qui s'ouvre va permettre un état des lieux sur l'impact humain, géopolitique, biologique et environnemental de notre civilisation, un impact malheureusement connu d'avance, notamment en Arctique.

Fort de cette expertise qui aura un retentissement mondial, gageons qu'à l'instar de l'année polaire internationale précédente, à l'origine du Traité de l'Antarctique, la communauté scientifique, forte et unie derrière ce constat, et s'appuyant sur le dernier rapport du GIEC, gageons que les scientifiques sauront élaborer sous la bannière de l'année polaire internationale un appel solennel de nature à convaincre tous les décideurs, industriels et politiques, qu'ils doivent urgemment engager, dans leur champ de responsabilités, les mesures environnementales qui s'imposent, que leurs craintes pour leurs intérêts sectoriels et nationaux ne sont plus de mise, et qu'en prenant tout de suite ces mesures, l'avenir leur donnera raison.

C'est un magnifique défi, que cette année polaire internationale peut relever, en s'appuyant sur l'universalité des pôles, ces points de convergence où les méridiens de tous les pays se rejoignent.

 

M. Christian GAUDIN, sénateur de Maine-et-Loire,
et M. Gérard BAILLY, sénateur du Jura

 

Mme Catherine PROCACCIA, sénatrice du Val-de-Marne, entourée du Dr. Claude BACHELARD, médecin-chef TAAF-IPEV, et de M. Michel FILY, directeur du LGGE

 

M. Marcel-Pierre CLÉACH, sénateur de la Sarthe, M. Bernard d'ALESSANDRI, Yacht Club de Monaco, et S.Exc. Claude LAVERDURE, ambassadeur du Canada

 

Mme Catherine BRÉCHIGNAC, présidente du CNRS,
et M. Jean-Louis ÉTIENNE, explorateur

 

S.A.S. le prince Albert II de Monaco
et M. Christian GAUDIN

 

M. Henri REVOL, sénateur de Côte-d'Or,
président de l'OPECST,
et M. Claude LORIUS, membre de l'Académie des Sciences

 

S.A.S. le prince Albert II et Mme Nelly OLIN,
ministre de l'environnement et du développement durable

 

M. François GOULARD,
ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche

 

Mme Joëlle GARRIAUD-MAYLAM, M. Christian COINTAT, sénateurs des Français établis hors de France, et M. Yvon LE MAHO, membre de l'Académie des Sciences

 

M. Christian PONCELET, président du Sénat,
et M. Michel JARRAUD, secrétaire général
de l'Organisation météorologique mondiale

Mme Valérie MASSON-DELMOTTE, LSCE, CEA

M. Gérard JUGIE, directeur de l'Institut Paul-Émile Victor

Mme Joëlle ROBERT-LAMBLIN, anthropologue, CNRS

DEUXIÈME PARTIE

ALLOCUTIONS D'OUVERTURE

M. CHRISTIAN GAUDIN, SÉNATEUR, RAPPORTEUR DE L'OPECST

Monseigneur,

Messieurs les Ambassadeurs,

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire général,

Mes chers Collègues parlementaires,

Mesdames, Messieurs,

C'est un grand honneur pour moi d'ouvrir la séance solennelle de cet après-midi au cours de laquelle M. Christian Poncelet, Président du Sénat, déclarera officiellement ouverte pour la France l'année polaire internationale 2007-2008.

Dans ce propos préliminaire, je voudrais vous faire partager trois convictions que j'ai acquises au cours de mon travail parlementaire sur les régions polaires : vous dire tout d'abord le caractère exceptionnel de ces régions ; témoigner ensuite de l'excellence de la recherche scientifique française et, enfin, affirmer la nécessité d'une collaboration européenne et internationale plus forte.

Rapporteur au Sénat de la loi de transposition du Protocole de Madrid de 1991, j'ai immédiatement été sensibilisé à la nécessité de la protection de l'Antarctique et plus généralement des pôles.

Ces régions doivent être protégées parce qu'elles jouent un rôle essentiel pour notre planète.

Elles sont des témoins de changements majeurs du climat, de la biodiversité et même de nos sociétés.

Ce témoignage, il nous appartient de le recueillir, de l'interpréter et d'en tirer des enseignements. A la disposition des hommes de science et des citoyens, c'est une invitation à exercer librement mais en pleine connaissance de cause notre responsabilité.

La richesse des régions polaires, les hommes ont cru un moment la trouver dans l'exploitation sans limite des ressources naturelles. Concrètement, la chasse aux phoques et aux baleines s'est arrêtée après la quasi-extinction de ces espèces, triste exemple de notre capacité de destruction. L'Antarctique, seul continent érigé en réserve naturelle pour l'humanité, pour la paix et pour la science, est un héritage précieux. C'est aussi un héritage fragile car, ne nous le cachons pas, sa protection tient beaucoup à son inaccessibilité.

Mais la véritable richesse de ces régions, c'est la science qui nous la révèle.

A cet égard, l'année que je viens de passer pour préparer mon rapport pour l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques en rencontrant les scientifiques, en rendant visite à nos partenaires internationaux après m'être rendu moi-même en Antarctique, comme Bruno Rougier l'a rappelé, m'a donné la certitude de l'excellence des équipes de recherche françaises et du soutien logistique qui leur est apporté.

Dans plusieurs domaines majeurs comme les sciences du climat ou la biologie, nos chercheurs se placent au premier rang mondial.

Cependant, la recherche française en milieu polaire ne s'arrête pas, loin s'en faut, à ces deux disciplines phares. Que ce soit dans l'observation de la Terre et de l'Univers ou en anthropologie, ces recherches sont d'une extraordinaire richesse.

Les bases françaises, soutenues respectivement par les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) et l'Institut Paul-Emile Victor (IPEV), sont des lieux extrêmement privilégiés pour les chercheurs dans l'océan austral comme en Antarctique ou au Svalbard.

Pour rester excellente, notre recherche a besoin d'être mieux soutenue. Je l'ai écrit dans mon rapport et le redis devant vous aujourd'hui.

Enfin, dans ces régions si difficiles d'accès et si vastes, rien sans doute ne peut plus se concevoir sans une collaboration internationale affirmée Cette coopération est d'ores et déjà inscrite dans la vie quotidienne de la recherche en milieu polaire.

La France, je souhaite particulièrement le souligner, a montré la voie d'une coopération européenne plus intégrée en construisant en commun avec l'Italie la base Concordia et en fusionnant avec l'Allemagne sa base du Svalbard. Cette double dynamique doit aujourd'hui converger pour servir de force centrifuge à la coopération européenne. Dans le domaine polaire aussi l'Europe se construit, comme le disait Jean Monnet, par des solidarités concrètes. C'est à la fois pragmatique, nécessaire, mais constitue aussi un engagement politique clair.

James Cook, n'ayant pu découvrir l'Antarctique en 1773, aurait eu cette phrase : « Si quelqu'un a le courage et la volonté d'apporter une réponse à cette question en allant encore plus loin que moi, je ne lui envierai pas la gloire d'une telle découverte, mais je me permettrai néanmoins d'affirmer que le monde n'en tirera aucun profit. »

Plusieurs générations de scientifiques l'ont déjà fait mentir. L'année polaire internationale qui s'ouvre aujourd'hui montrera, je crois, combien encore le témoignage des pôles est important pour les hommes.

Je vous remercie.

Bruno ROUGIER

Monsieur le Sénateur, nous vous remercions de votre intervention. Je vous propose maintenant d'écouter Catherine Bréchignac, membre de l'Académie des Sciences, spécialiste de physique des agrégats, présidente du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), présidente du conseil d'administration du Palais de la découverte et, à partir de l'année prochaine, présidente du Conseil international pour la science (ICSU).

MME CATHERINE BRECHIGNAC, PRÉSIDENTE DU CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE (CNRS)

Monseigneur,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs et Députés,

Chers Collègues, chers Amis,

Bonjour. Cette année internationale s'inscrit dans la continuité des précédentes. Comme cela a été rappelé, la première a commencé en 1882 pour étudier le climat et le magnétisme aux pôles. Douze pays étaient alors impliqués. Treize campagnes ont eu lieu en Arctique et deux en sub-Antarctique.

Ensuite, cinquante ans plus tard, en 1932, une deuxième année polaire internationale fut consacrée aux questions de météorologie, de magnétisme mais aussi d'ionosphère. En effet, on avait constaté au cours de la Première Guerre mondiale que l'ionosphère brouillait les émissions des radars. On souhaitait donc mieux comprendre ces phénomènes.

La troisième fut lancée non pas cinquante ans mais 25 ans plus tard, en 1957. Ce fut essentiellement l'année de la géophysique, en raison de l'activité particulièrement forte du soleil à cette époque.

Cinquante ans plus tard, 63 pays sont impliqués dans cette nouvelle année polaire. Ceux d'entre vous qui ont assisté ce matin à la cérémonie d'ouverture mondiale de l'API au Palais de la découverte ont pu constater la nécessité pour l'ensemble de ces pays de travailler ensemble.

Les scientifiques travaillent non pas tous les cinquante ans, mais de manière continue. Je désire vous rappeler les propos de Jean-Louis Etienne et Claude Lorius au cours du déjeuner : les scientifiques ont besoin de beaucoup de temps pour établir des données et progresser. L'inscription dans la durée permet d'arriver à notre niveau de connaissances actuel : voilà le message qui doit imprégner cette nouvelle année polaire.

Six thèmes ont été retenus pour 2007-2009 :

· les pôles eux-mêmes ;

· la pertinence et la compréhension des données, qui implique une coopération mondiale ;

· les relations entre les pôles et le reste de la planète ;

· la biodiversité ;

· les observatoires, qui permettent de progresser dans l'accumulation des données ;

· les sciences humaines et sociales, c'est-à-dire la vie des populations dans les régions polaires.

Ce programme nécessite une logistique et une organisation très fortes et l'utilisation d'une technologie de pointe. A l'échelle mondiale, deux organisations se sont réunies pour soutenir cet effort : l'International Council for Science (ICSU) et l'Organisation météorologique mondiale (OMM).

Ensuite, chaque pays met en œuvre sa propre coordination : en France, il s'agit du Comité de l'année polaire, présidé par Claude Lorius sous l'égide de l'Académie des Sciences, qui nous a toujours soutenus, et de l'institut polaire Paul-Émile Victor (IPEV). A ce propos, je tiens à remercier Gérard Jugie, qui a pris en charge toute la logistique de la coopération sur le territoire français ainsi que les organismes de recherche et les scientifiques que nous devons saluer. C'est grâce à leur travail que notre connaissance du climat s'améliore.

En effet, cette année polaire est marquée par une connotation climatique : les archives du climat sont inscrites dans nos glaces, c'est pourquoi il faut en prendre grand soin.

Je souhaite enfin remercier le Sénat, en particulier le sénateur Gaudin, qui nous accueillent aujourd'hui. L'après-midi sera consacrée aux exposés scientifiques.

Je vous remercie.

Bruno ROUGIER

Merci, Madame la Présidente. Cette année polaire internationale sera une nouvelle et grande occasion d'attirer l'attention du public sur le réchauffement climatique. Il est donc particulièrement intéressant à cet égard d'accueillir Michel Jarraud, Secrétaire général de l'Organisation météorologique mondiale.

M. MICHEL JARRAUD, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L'ORGANISATION MÉTÉOROLOGIQUE MONDIALE

Monseigneur,

Mesdames, Messieurs les Ministres, les membres du Sénat et de l'Assemblée nationale,

Mesdames, Messieurs,

Chers Collègues, chers Amis,

Au nom de l'Organisation météorologique mondiale, c'est un honneur et un plaisir tout particuliers de prendre la parole aujourd'hui pour le lancement de cette année polaire internationale en France, avec pour thème « Les pôles, témoins pour les hommes » - pour les hommes et pour les femmes !

Je tiens, en premier lieu, à remercier M. Poncelet, le président du Sénat, et à travers lui le sénateur Gaudin, ainsi que M. Revol, de nous avoir invités à contribuer à cet événement important.

En effet, l'OMM appuie tous les efforts visant à promouvoir la mise en valeur de cette initiative scientifique exceptionnelle, qu'elle a initiée avec le Conseil international pour la science.

Mesdames et Messieurs, vous savez sans doute que Pythéas fut un marin, explorateur et géographe qui habita la colonie grecque de Massilia entre les années 380 et 310 avant notre ère. Ses voyages légendaires d'exploration l'amenèrent tout près du toit de l'Europe. Il a sans doute fait le tour de la Grande-Bretagne, observé le soleil de minuit, les aurores boréales et les glaces polaires. On peut probablement le considérer comme l'un des tout premiers explorateurs polaires, et comme l'un des tout premiers exemples de coopération européenne entre la Gaule et la Grèce.

A partir du 16e siècle, les marins français s'aventurèrent vers l'extrême Sud, tel Jean-Baptiste Charles Bouvet de Lozier, qui découvrit l'île portant son nom en 1739. Toutefois, l'observation isolée de phénomènes naturels ne conduit pas nécessairement à une vision globale. Comme l'a dit Henri Poincaré, « On fait la science avec des faits comme une maison avec des pierres. Une accumulation de faits n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison. » Seul un travail interdisciplinaire coordonné à l'échelle internationale peut faire progresser notre connaissance : c'est l'enjeu de cette nouvelle année polaire internationale.

Le premier congrès météorologique international (OMI), qui eut lieu à Vienne en 1873, créa l'Organisation météorologique internationale, précurseur de l'OMM. Une décision majeure de l'OMI fut d'organiser la première année polaire internationale. Au cours du deuxième congrès, tenu à Rome en 1879, onze pays, plus tard douze, acceptèrent de participer à ce projet en créant des stations polaires, dont deux seraient établies dans l'hémisphère Sud. La France fut l'un de ces pays : elle envoya en Terre de Feu l'aviso La Romanche. Cette mission polaire y établit une station dans la Baie Orange, où une trentaine d'hommes y hivernèrent pour exécuter un programme scientifique portant sur la météorologie, le magnétisme et l'astronomie. La phase active de cette année polaire s'étendit entre 1882 et 1883.

La deuxième année polaire, comme l'a rappelé Mme Bréchignac, fut organisée cinquante ans plus tard, dans le même esprit de coopération internationale, d'échange international sans restriction de toutes les données qu'a évoquées Jean-Louis Etienne au cours du déjeuner. De nouveau, ce fut l'OMI qui lança ce projet, qui visait également au renforcement et à l'expansion des réseaux d'observation météorologique et magnétique existant dans les régions polaires. La France, bien entendu, y participa avec des missions au Groenland et en Arctique. Lors de cette année polaire, le commandant Charcot, médecin et explorateur, joua un rôle majeur avec son navire, le Pourquoi pas ?

En 1957 et 1958, l'OMM, qui avait succédé à l'OMI en 1950, rejoignit le Conseil international pour la science pour organiser l'année géophysique internationale. Ce fut probablement l'une des plus grandes expériences de coopération internationale dans le domaine scientifique. Les observations, les recherches, les activités coordonnées furent bien plus complètes que lors des années polaires précédentes. Elles furent également davantage multidisciplinaires. C'est au cours de cette année géophysique internationale qu'eut lieu le premier lancement d'un satellite artificiel. L'effort principal se concentra sur l'Antarctique, où douze pays, dont la France, installèrent des stations. Malheureusement, elle fut endeuillée par la disparition d'un météorologiste français, André Prud'homme, mort en terre Adélie au cours de cette campagne.

Mesdames et Messieurs, au moment du lancement de cette année polaire, l'Organisation météorologique mondiale est heureuse de renouveler sa collaboration avec le Conseil international pour la science. L'OMM dispose, à l'échelle du globe, d'une infrastructure scientifique opérationnelle dans ses 188 pays membres, qui sera mise à disposition des objectifs de l'année polaire, car le temps, le climat et le cycle de l'eau ignorent les frontières politiques ou économiques.

En terminant, je souhaiterais vous faire remarquer qu'en participant à cet effort coordonné dans les régions polaires, l'OMM espère aussi atteindre une meilleure compréhension de l'influence de ces régions sur l'ensemble du système climatique, et réciproquement l'influence des autres régions sur le climat des régions polaires.

Je vous renouvelle mes remerciements pour cette invitation et vous propose un nouveau rendez-vous dans 25 ans, pour les 150 ans de cette manifestation, ou peut-être dans 50 ans, pour la prochaine année polaire internationale.

Je vous remercie.

Bruno ROUGIER

Comme Michel Jarraud vient de nous le rappeler, la France a une très belle et très grande tradition de recherche en Antarctique, depuis la découverte de la terre Adélie en 1840 par le Français Jules Sébastien César Dumont d'Urville. On peut dire que, depuis cette époque, la France a toujours entretenu des relations étroites avec cette zone du globe à travers les implantations de la station de Port-Martin en 1949, la base Charcot, la base Dumont d'Urville et la dernière-née, la base Concordia.

Quelle est aujourd'hui l'action de la France, en particulier dans les archipels de Kerguelen, Crozet, Saint Paul et Amsterdam ? C'est ce que devait nous expliquer François Baroin, ministre de l'Outre-mer, mais, comme vous le savez, ces dernières heures ont été occupées par une catastrophe survenue à l'île de La Réunion. M. Baroin en est revenu très récemment, et beaucoup de dossiers restent à traiter. C'est pourquoi le sénateur Christian Cointat a accepté de participer à cette réunion à sa place. M. Cointat représente les Français établis hors de France et préside au groupe d'études sur l'Arctique, l'Antarctique et les TAAF, ce qui lui donne toute légitimité pour intervenir au nom de François Baroin.

M. CHRISTIAN COINTAT, SÉNATEUR, RAPPORTEUR DE L'OUTRE-MER À LA COMMISSION DES LOIS DU SÉNAT

En l'absence de M. François Baroin, M. Christian Cointat, sénateur représentant les Français établis hors de France, prononce l'allocution du Ministre.

Monseigneur,

Monsieur le Président du Sénat,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Mesdames, Messieurs,

Comme on vient de le rappeler, c'est François Baroin qui s'exprime par ma voix. Je suis également rapporteur de l'Outre-mer à la commission des lois du Sénat, et c'est à ce titre qu'il m'a chargé d'être son porte-parole. C'est un très grand honneur et un très grand plaisir pour moi. Par ma voix, il s'adresse donc directement à vous.

« Je tiens d'abord à vous exprimer le plaisir qui aurait été le mien de me trouver parmi vous aujourd'hui pour ouvrir l'année polaire internationale. Cette année est particulière, puisque 2007 marque le centenaire de la naissance de Paul-Emile Victor.

Je souhaite en profiter pour souligner l'action de l'Institut Paul-Emile Victor et de son directeur, M. Gérard Jugie qui, grâce à son remarquable travail, perpétue la tradition française d'excellence et d'innovation pour la recherche dans les régions polaires. Je salue la présence de Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II de Monaco, qui a notamment accompli l'exploit d'être le premier chef d'Etat en exercice à avoir atteint le pôle Nord et qui, grâce à la Fondation Albert II de Monaco, contribue à sensibiliser l'opinion internationale sur les enjeux environnementaux, cruciaux pour les régions polaires. J'adresse également au sénateur Christian Gaudin tous mes remerciements pour ses travaux au sein de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques sur la place de la France dans les enjeux internationaux de la recherche en milieu polaire.

La présence française dans les régions australes et polaires date des grandes expéditions scientifiques menées depuis le 18e siècle, celles de Marion-Dufresne, de Charcot et de Dumont d'Urville. Lorsque Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec découvre l'archipel qui porte aujourd'hui son nom, celui-ci sera longtemps appelé îles de la Désolation. Jusqu'au début du siècle dernier, l'occupation de ces îles a été marquée par le massacre de leur faune terrestre et aquatique.

A l'heure actuelle, Kerguelen et l'ensemble des terres australes et antarctiques sous administration de la France représentent un formidable potentiel de recherche. Il nous appartient de veiller tout particulièrement à leur protection. Cette approche du territoire, conforme à la philosophie des explorateurs, des pionniers et des explorateurs qui marquèrent ces terres de leur nom, est celle que porte la France.

Je souhaiterais saluer ici à la fois la compétence et le talent pédagogique de Jean-Louis Etienne et de Nicolas Hulot, qui s'inscrivent dans cette prestigieuse lignée. Si la présence de la France aujourd'hui dans les terres australes antarctiques est l'héritage d'une histoire, elle donne également à notre pays la responsabilité d'assurer le développement raisonné de certaines activités économiques, ainsi que les conditions de la recherche scientifique dans ces régions, et de préserver ces écosystèmes uniques.

La souveraineté française dans ces territoires garantit l'exercice de ces deux missions. Cette souveraineté, c'est le maintien du droit au sein de cet espace, c'est la mise en place de moyens de transport et d'infrastructures pour rendre ces terres habitables, c'est enfin le volet des relations internationales. Il appartient au ministère de l'Outre-mer d'assurer le respect des engagements internationaux et de permettre aux chercheurs de tous les pays de poursuivre leurs travaux dans les meilleures conditions possibles. Pour cela, il est indispensable que le ministère de l'Outre-mer, en raison avec l'ensemble des départements ministériels et des organismes publics, veille au respect de notre souveraineté et assure notre présence dans cette zone.

A cet effet, la France dispose d'une administration spécifique dont vous connaissez tous le sigle : les TAAF, Terres australes et antarctiques françaises. Un préfet, administrateur supérieur, dirige les services de l'Etat, assure le maintien de l'ordre public, veille sur les intérêts généraux de ces territoires. Cette administration un peu particulière est amenée à évoluer : la loi portant dispositions statutaires et institutionnelles relative à l'outre-mer, récemment votée par le Parlement et promulguée par le Président de la République, modernise la loi de 1955 sur le statut des TAAF. Dans cette perspective, j'ai engagé une mission de réflexion sur les Terres australes et antarctiques françaises et sur les moyens qui leur sont donnés, en concertation avec les ministères et les différents organismes qui interviennent dans ces territoires.

Les relations entre les TAAF et l'Institut Paul-Emile Victor sont primordiales pour la présence de la France dans les régions australes du globe. La nouvelle convention qui les lie, signée le 27 décembre dernier, établit et surtout pérennise le rôle de chacun. A l'Institut de sélectionner et d'animer les programmes de recherche scientifique, aux TAAF de contribuer à leur accompagnement logistique. L'action des deux navires emblématiques que sont l'Astrolabe et le Marion Dufresne est déterminante pour garantir la souveraineté dans les zones polaires sous protection française, le premier de ces navires assurant cinq fois par an la desserte de la station Dumont d'Urville, en terre Adélie, le second, tout à la fois paquebot, cargo, pétrolier, porte-hélicoptères et navire de recherche scientifique, veillant à l'approvisionnement des TAAF. Ils symbolisent l'importance des moyens consacrés par l'Etat à ces régions du monde.

Les mers sous responsabilité française sont des richesses naturelles à gérer de façon durable dans le cadre d'une exploitation raisonnée. A cet égard, la lutte contre la pêche illicite est une priorité de l'Etat, dans la zone sud de l'Océan indien, à laquelle participent également les armements de pêche. Un dispositif de surveillance utilisant deux satellites, Radarsat et Envisat, a été mis en œuvre par le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage de La Réunion. Ce dispositif permet une connaissance de l'activité de pêche illicite dans l'intégralité de la zone économique exclusive française, mais aussi dans les zones australiennes de Heard et de MacDonald. La marine nationale consacre chaque année, grâce au patrouilleur Albatros, 250 jours de mer à la surveillance de cette zone en compagnie de l'Osiris, qui effectue 150 jours de présence.

Le sujet de la pêche illicite montre la particularité de la présence française dans ces zones : les moyens de l'Etat sont mis à la disposition d'objectifs internationaux. C'est par un objectif partagé, mais aussi des moyens communs, que nous parviendrons à un développement durable des moyens d'exploitation et de valorisation des ressources de la mer dans ces zones particulièrement riches.

Il nous est parfois reproché, en luttant activement contre la pêche illicite dans notre zone économique exclusive, de repousser ces comportements prédateurs à la frontière de ces zones. C'est en réalité la reconnaissance de la qualité et de l'efficacité de notre action, ainsi qu'un encouragement à continuer et à étendre la coopération internationale dans ce domaine. Le renforcement des liens de coopération et de concertation entre les pays est essentiel pour assurer dans des conditions pérennes la desserte de ces terres dont l'accès est difficile. Je sais que l'Institut Paul-Emile Victor s'emploie actuellement à la recherche de partenariats internationaux susceptibles d'assurer le maintien en activité de l'Astrolabe après mars 2007 et je m'en félicite.

L'Antarctique est le seul espace terrestre véritablement international. Régi par le traité de Washington de 1959, initialement signé par douze pays mais auquel plus de 40 pays ont aujourd'hui adhéré, l'Antarctique constitue un enjeu important de la présence de la France sur la scène planétaire.

L'objectif de notre présence n'est pas de rappeler simplement des revendications territoriales, mais bien de préserver, par notre action, cet espace démilitarisé, dénucléarisé et dédié à la recherche scientifique. Mais nous ne devons pas seulement voir les TAAF comme un lieu stérilisé et sanctuarisé. La liberté d'aller et venir doit s'y appliquer avec des conditions particulières : il est important, dans ces espaces délimités et réglementés, de ne pas fermer toutes les portes au développement de certaines activités liées aux ressources de ces territoires ou à leur attractivité touristique. Il est cependant de notre responsabilité de prévoir en amont leur encadrement par les objectifs de développement durable et raisonné que nous appliquons aujourd'hui dans l'ensemble de nos politiques publiques.

La France peut être légitimement fière de posséder ces territoires, car notre pays est ainsi à la tête d'atouts géostratégiques, économiques et scientifiques indéniables.

Je voudrais conclure en partageant avec vous à la fois mon inquiétude et ma passion pour les régions australes et polaires. Ces parties du monde où les conditions de vie pour l'homme en font d'éternelles terres de missions et de pionniers abritent une nature fragile et grandiose. Cette nature, la récente réunion à Paris du GIEC nous l'a encore montré, est la plus exposée aux changements climatiques que nous connaissons aujourd'hui. Ces espaces nous rappellent qu'il est de notre responsabilité de mettre tout en œuvre pour lutter contre la catastrophe écologique qui se produira inévitablement si les écosystèmes polaires venaient à disparaître.

La France, dans ces territoires austraux, s'est donné les moyens de préserver ces espaces uniques. Je pense notamment à la réserve naturelle des TAAF, de loin la plus grande de France avec ses 700 000 hectares, qui couvre certaines parties terrestres et maritimes des archipels de Crozet, de Saint-Paul, d'Amsterdam et de Kerguelen. Mais cette mobilisation doit être mondiale, et la France est, notamment par la voix du Président de la République, un des pays qui ont le plus contribué à mettre ces problématiques sur le devant de la scène.

Les années à venir seront déterminantes pour la lutte contre le réchauffement climatique. La recherche scientifique devra donc porter une attention particulière aux pôles. C'est en effet dans ces régions, qui connaissent les plus importants bouleversements climatiques, que l'on pourra appréhender la gravité du phénomène et y trouver les clés pour y remédier et s'y adapter.

Le rôle de l'année polaire internationale est donc primordial. Il doit participer à la sensibilisation mondiale sur ces dangers, en faisant appel à la conscience, et à la responsabilité, internationales. Il est grand temps qu'une mobilisation sans précédent puisse enfin voir le jour. Chacun d'entre nous, citoyens, scientifiques, chercheurs, responsables politiques, devra profiter de cette année polaire internationale pour accentuer nos efforts, pour alerter et convaincre ceux qui ne le sont pas encore de l'urgence de la situation.

L'année polaire internationale participera efficacement à cet élan. A l'heure de la mondialisation, cette prise de conscience et cette mobilisation civique ne peuvent évidemment pas se faire indépendamment les unes des autres. Il est de notre responsabilité, chacun dans nos domaines respectifs, de trouver une réponse citoyenne et globale. »

Voilà le message que m'a chargé de vous transmettre François Baroin.

Bruno ROUGIER

Merci beaucoup. Le moment est maintenant venu d'accueillir le Président du Sénat, Christian Poncelet, qui va officiellement annoncer l'ouverture de l'année polaire internationale.

OUVERTURE OFFICIELLE DE L'ANNÉE POLAIRE INTERNATIONALE EN FRANCE PAR M. CHRISTIAN PONCELET, PRÉSIDENT DU SÉNAT

Votre Altesse, et j'ajouterai Cher Ami,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Monsieur le Président de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, cher Collègue, cher Ami,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Madame la Présidente du CNRS et du Conseil international pour la science,

M'adressant à toutes et à tous sans distinction, autorisez-moi à vous dire simplement et sincèrement chers amis,

Je vous souhaite à toutes et à tous la plus cordiale des bienvenues au Sénat de la République. Au nom de tous mes collègues sénatrices et sénateurs, je suis heureux de vous accueillir. Je forme tout de suite le souhait que vous garderez de votre participation à cette manifestation et de votre visite du Sénat le meilleur souvenir.

Il me revient à présent l'honneur et le plaisir d'ouvrir solennellement en France un événement d'une portée scientifique majeure : la quatrième année polaire internationale qui s'achèvera le 1er mars 2009.

Enceinte de prospective et espace de dialogue entre responsables publics, scientifiques et économiques, notre Haute Assemblée, incarnation du pouvoir politique, se félicite de réunir pour la première fois un tel aréopage de scientifiques, de chercheurs, de personnalités et d'experts très directement concernés par la recherche en milieu polaire, lieu où se concentre en réalité l'essentiel des questions que la planète se pose sur l'évolution de son environnement.

L'extrême qualité de cette assemblée confirme la prise de conscience de l'importance de l'étude des pôles de notre planète au regard de questions sociétales urgentes et fondamentales telles que les changements climatiques, l'évolution de la couche d'ozone ou la modification de la biodiversité. La progression de la science polaire est très redevable à la succession de ces années internationales organisées, je vous le rappelle, depuis 1882.

Véritable tournant dans l'histoire de la recherche, ces manifestations ont fait naître, et renforcé, l'esprit international de coopération. Ainsi, la deuxième d'entre elles, qui s'est déroulée de 1932 à 1933, a permis d'accomplir des progrès dans les domaines de la météorologie, du géomagnétisme, des sciences de l'atmosphère, de même que dans la cartographie des phénomènes ionosphériques.

Mais, hormis peut-être les exploits du capitaine Cook, aucun événement ne fut plus marquant dans l'histoire de la recherche polaire que l'année géophysique internationale de 1957-1958 qui n'impliqua pas moins de 61 nations. Elle permit à des physiciens américains de décliner la mesure du potentiel du radar et des autres technologies développées au cours de la Seconde Guerre mondiale. Elle fut aussi l'occasion de mettre sur pied un programme de recherche international afin de collecter des données sur des sujets aussi variés que la haute atmosphère, les calottes glaciaires et la théorie, longtemps controversée, de la dérive des continents. Elle rencontra un tel succès qu'elle fut à l'origine de l'élaboration du Traité de l'Antarctique, signé en 1959, puis du Protocole de Madrid pour la protection de cet environnement exceptionnel, en 1991.

La programmation de cette quatrième année polaire, que nous inaugurons aujourd'hui, trouve un écho retentissant à un moment particulièrement critique de l'histoire de la Terre, notamment en raison de l'émergence du réchauffement planétaire. Elle devrait engendrer des campagnes internationales de grande envergure, tant dans l'hémisphère Nord que dans l'hémisphère Sud. Toutes les disciplines scientifiques et humaines sont concernées par cette problématique.

Les habitants des régions arctiques sont associés à la tenue d'une conférence circumpolaire inuit, dans la mesure où les populations réparties entre l'Alaska, le Canada, le Groenland, la Scandinavie et la Russie sont les premières victimes du changement climatique, dont les effets sont démultipliés au-delà du cercle polaire.

Pour la première fois, une année polaire internationale va ainsi s'attacher à mieux comprendre des spécificités sociales et humaines. Qu'il s'agisse de changement climatique ou de conservation de la biodiversité, les milieux polaires sont des lieux de recherche exceptionnels amplifiant considérablement ce qui peut être ressenti à nos latitudes. C'est aux pôles que se trouvent les archives de notre planète : leur devenir anticipe les évolutions du reste de la planète.

Dans les mois à venir, sous l'égide de l'ICSU et de l'OMM, des manifestations vont les mettre, ainsi que les femmes et les hommes qui y travaillent, sous les feux de l'actualité.

Au-delà de ces considérations géophysiques, les zones polaires, terrestres ou marines, sites de contrastes et de superlatifs les plus extraordinaires, exercent depuis longtemps un pouvoir de fascination sur l'homme, que ce soit par le caractère grandiose des paysages glacés ou par la nature emblématique des espèces animales qui y vivent.

Le Sénat, pour sa part, ne pouvait laisser passer une telle opportunité. C'est pourquoi les grilles du jardin du Luxembourg, lieu privilégié de l'art passant, que j'ai eu l'occasion d'inaugurer pour la première fois, pourront exposer, je l'espère, en 2008, de superbes images et de magnifiques photographies des pôles grâce à Nicolas Mingasson.

Tout aussi opportunément, l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, présidé actuellement par mon collègue et ami M. le sénateur Revol, vient de publier l'excellent rapport de notre ami Christian Gaudin sur la recherche en milieu polaire. Christian Gaudin, faut-il le rappeler, est le premier parlementaire français à s'être rendu sur le continent Antarctique.

L'occasion m'est donc offerte de rendre un hommage particulier à la qualité des travaux effectués par cet office commun à l'Assemblée nationale et au Sénat et de féliciter chaleureusement ses responsables, auxquels nous devons également l'initiative de notre rencontre d'aujourd'hui.

Je me réjouis particulièrement de la passerelle ainsi créée entre le monde politique et les acteurs de la diffusion de la culture scientifique, de cette alliance que j'avais appelée de mes vœux dès mon accession, en 1998, à la Présidence du Sénat, entre la République et ses savants. Cette année polaire offre enfin une vitrine exceptionnelle aux métiers de la recherche, à travers des expositions, livres, films, conférences et débats sur tout le territoire.

La France a toujours su occuper une place privilégiée dans la recherche scientifique et technologique des régions polaires. Elle eut, dans un passé récent, ses explorateurs célèbres : Dumont d'Urville, Charcot ou, plus récemment encore, Paul-Emile Victor. Sa présence sur les terres australes et antarctiques de terre Adélie permet aux scientifiques de travailler dans les meilleures conditions sur des bases permanentes propres à les accueillir, notamment grâce à une desserte régulière assurée par nos grands navires, tel le Marion Dufresne.

Dans les mois à venir, notre pays doit participer à 55 des 200 projets sélectionnés par un comité international des programmes scientifiques. Le CNRS et l'IPEV sont appelés à jouer un rôle décisif dans cette aventure de ce début de 21e siècle. Grâce à leur savoir-faire, acquis au cours de décennies d'expéditions sur le terrain, ce coup de projecteur indispensable dirigé par les activités polaires a par ailleurs de fortes chances de faire apparaître des domaines de recherche émergents, tels que l'astronomie, notamment pour les observations par infrarouge, ou encore l'étude du comportement des chercheurs en milieu confiné, dans le cas de la préparation des missions spatiales.

La communauté scientifique internationale peut donc espérer en toute légitimité un bond en avant considérable dans cette période qui s'ouvre aujourd'hui, ici au Sénat. Nous sommes fiers que cette manifestation se tienne dans notre enceinte.

Ce sont également des échanges denses et fructueux qui devraient animer le colloque de cet après-midi que le Prince Albert II de Monaco, que je salue encore une fois très respectueusement, a bien voulu honorer de sa présence. Je tiens à lui souhaiter ma chaleureuse bienvenue et à lui exprimer ma très sincère gratitude. Nous vous remercions, Monseigneur, d'être parmi nous et d'avoir su renouer avec la grande tradition familiale ouverte par votre trisaïeul Albert Premier, pionnier de l'océanographie moderne, épris de sciences humaines et d'anthropologie, incarnation de la conscience écologique avant l'heure. Dès le début de votre règne, c'est à souligner, vous vous êtes engagé personnellement en faveur de la protection de l'environnement. L'expédition qui vous a mené de Barneo jusqu'au pôle Nord en avril 2006 est une leçon d'humilité et de respect. Aussi, permettez-moi de conclure mon propos en reprenant à mon compte l'une de vos citations : « L'homme ne doit pas aller contre les forces de la nature, mais plus certainement puiser en elle ses forces ».

Je déclare, Mesdames et Messieurs, chers amis, solennellement ouverte en France, ici au Sénat, la quatrième année polaire internationale. Qu'elle soit riche d'enseignements et de valeurs partagées entre tous les habitants de la planète Terre.

Merci d'avoir bien voulu m'écouter.

Bruno ROUGIER

Merci, Monsieur le Président, d'avoir ouvert officiellement cette année polaire internationale avec l'humour que l'on vous connaît. L'amitié que vous nous avez faite en venant ici ouvrir cette API est, j'en suis sûr, profondément ressentie par les scientifiques présents dans cette salle.

A présent que cette année a été ouverte, nous allons passer à la partie scientifique de la réunion. Nous accueillons tout de suite la ministre de l'écologie et du développement durable, Nelly Olin, qui, en guise d'introduction, va nous expliquer les enjeux de cette année polaire internationale, en particulier face au changement climatique et à la biodiversité.

DÉBAT THÉMATIQUE : LES PÔLES, TÉMOINS POUR LES HOMMES

Mme NELLY OLIN, MINISTRE DE L'ÉCOLOGIE ET DU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Monsieur le Président du Sénat,

Monseigneur,

Monsieur le Président de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, cher Ami,

Monsieur le Sénateur, cher Christian,

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Mesdames et Messieurs les Scientifiques,

Mesdames, Messieurs,

Les pôles constituent des lieux particuliers qui jouent un rôle clef dans le système global de notre planète.

Ce sont des catalyseurs de la coopération internationale.

Seul, il n'est pas possible d'appréhender les phénomènes géophysiques qui les parcourent, et nul ne peut se les approprier.

Depuis 1882, chaque année polaire internationale est ainsi l'occasion de réaffirmer la nécessité d'une mobilisation pluri-thématique pour faire avancer la connaissance des phénomènes en jeu.

La concentration momentanée des efforts de recherche et de communication doit conduire à une accélération de l'état de nos connaissances globales de la planète.

Par le passé, pendant la « grande dépression » (1932-1933), cette mobilisation scientifique a permis de justifier l'octroi de fonds importants à la recherche.

Nous vivions alors la deuxième année polaire internationale ; il s'agissait d'étudier les implications mondiales du Jet Stream nouvellement découvert.

Plus important encore, cette même coopération scientifique a participé à l'argumentaire sur le gel des revendications territoriales en Antarctique, acté par le Traité de l'Antarctique, signé en 1959 à l'issue de la troisième année polaire internationale.

L'Antarctique, consacré comme patrimoine commun de l'humanité, reste pourtant l'enjeu de tentatives d'appropriation, notamment économique, face auxquelles la France reste vigilante.

Il ne fait aucun doute que cette quatrième année polaire internationale fera preuve de la même utilité.

Les problématiques qui justifient aujourd'hui une coopération scientifique internationale ont néanmoins changé.

Il ne s'agit plus, et le Professeur Le Maho ne me contredira pas sur ce point, de chercher à comprendre les dynamiques stables d'un système dans lequel nous inscrivons nos actions, mais d'améliorer la connaissance de dynamiques qui découlent pour partie de nos actions.

Les pôles constituent des lieux privilégiés de cette réflexion par leur qualité de témoins de nos actions et de leurs conséquences.

Les pôles, autrefois lieux distants et exotiques, frontières au-delà desquelles s'étendait l'inconnu, enjeux d'expéditions où la fierté nationale accompagnait la démarche scientifique, sont aujourd'hui nos meilleurs témoins, à la fois proches parce qu'en prise directe avec les conséquences de nos actions, et fidèles parce que conservant scrupuleusement la trace de ces mêmes actions.

Les pôles sont les témoins de notre passé. Ils conservent les archives des variations de la composition chimique atmosphérique mondiale et du climat.

Il est possible de lire certains moments de l'histoire humaine dans une carotte glaciaire : essais nucléaires atmosphériques, traité international de Montréal qui est la date à partir de laquelle les quantités de fréons atmosphériques diminuent, éviction du plomb des carburants. J'espère un jour y lire les effets du Protocole de Kyoto.

Ces archives-là ne sont pas falsifiables, du moins tant qu'elles existent et qu'elles existeront.

Les pôles sont également les témoins privilégiés du présent.

Ils sont aux premières loges du changement climatique, exposés à des évolutions tangibles.

Les pôles nous renvoient ainsi une image sans fard des conséquences présentes des activités humaines.

Comme vont l'évoquer Valérie Masson-Delmotte, Yvon Le Maho et Joëlle Robert-Lamblin, le changement climatique affecte tant les équilibres de ces régions que leur biodiversité spécifique et les sociétés humaines qui les habitent.

Les régions polaires sont aujourd'hui le lieu de changements significatifs dont les évolutions sont amplifiées et présentent un caractère plus rapide qu'ailleurs.

Les températures moyennes arctiques ont crû près de deux fois plus vite que la moyenne mondiale au cours des cent dernières années. Les températures au sommet de la couche de pergélisol - le terme français synonyme de « permafrost » - ont généralement augmenté depuis 1980 en Arctique (jusqu'à 3°C).

La surface maximale de l'étendue saisonnière des terres gelées a décru, quant à elle, d'environ 7 % dans l'hémisphère Nord depuis 1900, avec une baisse au printemps allant jusqu'à 15 %.

Les informations paléo-climatiques confirment l'interprétation que le réchauffement du dernier demi-siècle est atypique, au minimum, sur les 1 300 dernières années.

La dernière fois que les régions polaires ont été significativement plus chaudes qu'actuellement pendant une longue durée (il y a environ 125 000 ans), la réduction du volume des glaces polaires a conduit à une élévation du niveau des mers de quatre à six mètres.

Pour les cent prochaines années, les simulations produisent une diminution des glaces de mer dans l'Arctique comme dans l'Antarctique pour tous les scénarios étudiés par le GIEC.

Pour certaines simulations, la glace disparaît presque entièrement en Arctique à la fin de l'été dans la seconde partie du 21e siècle.

Les impacts du changement climatique au niveau des régions polaires sont à la fois incertains et potentiellement considérables.

Est-il possible que la calotte glaciaire groenlandaise s'effondre et quelles en seraient les conséquences ?

La voie de navigation Europe-Asie par le nord va-t-elle s'ouvrir, et avec quelles conséquences économiques, écologiques et géopolitiques ?

Face à ces changements que nous percevons à l'échelle globale et pour l'étude desquels nous soutenons la mobilisation scientifique internationale, les comportements locaux des sociétés humaines arctiques sont particulièrement riches d'enseignements.

Ces sociétés en prise directe avec leur environnement ne bénéficient pas du recul et de la vision globale que nous avons. Il s'ensuit que le changement climatique, ressenti localement, n'est pas toujours perçu comme une menace dans le cas de certains groupes sibériens. En revanche, c'est une réalité pour nombre d'établissements humains en Alaska. Ceux-ci ont dû s'adapter. Cependant, l'adaptation de peuples, autrefois nomades et aujourd'hui sédentarisés, commence à atteindre ses limites.

Parce que nous bénéficions du recul nécessaire et avons conscience des impacts à venir du changement climatique, nous sommes comptables, devant ces peuples et devant les générations à venir, des efforts que nous ferons pour comprendre, anticiper et maîtriser les conséquences des activités humaines sur les écosystèmes.

A ce titre, il convient de souligner l'impact direct des activités humaines sur l'évolution de la biodiversité spécifique des régions polaires.

L'image de l'ours blanc, certes, est très médiatique, mais ô combien difficilement supportable, lui qui se noie, épuisé après des dizaines de kilomètres de nage, incapable de rejoindre la banquise après s'en être éloigné dans son effort de pêche, porté par un fragment de glace.

Je voudrais ici souligner le sérieux et l'importance de la recherche sur le vivant. Certes, la sensibilisation aux menaces qui pèsent sur la diversité biologique est passée par une médiatisation de la crise biodiversité, mais cette seule médiatisation, soyons clairs, n'est pas à la hauteur de l'enjeu.

Ce n'est que par la recherche sur le vivant que nous pourrons aborder les questions d'adaptabilité des écosystèmes, anticiper les invasions biologiques, prévenir les impacts d'un tourisme naissant et accompagner la bioprospection.

Je tiens ici à féliciter la recherche française sur le vivant dans les régions subantarctiques qui tient, je suis fière de le dire, le premier rang mondial selon une étude de l'Institut Paul-Emile Victor, et a conçu de nombreuses innovations aujourd'hui généralisées.

Face à l'ensemble de ces défis scientifiques et humains, le ministère de l'écologie et du développement durable entend prendre sa part dans la mobilisation internationale de l'année polaire et plus largement par sa politique dédiée à la recherche et à la gestion des territoires polaires.

La communauté française et le ministère de l'écologie se mobilisent fortement sur les problématiques relatives aux milieux polaires.

J'en veux pour preuve l'effort sans précédent de la communauté scientifique française dans l'élaboration des scénarios climatiques présentés dans le quatrième rapport d'évaluation du GIEC.

Les travaux réalisés dans ce cadre par les centres de calcul français (IDRIS, CEA, centre de Météo-France) ont permis d'améliorer toutes les composantes des modèles climatiques et d'en accroître la résolution. Ce projet représente plus de 20 000 heures de calcul pour l'Institut Pierre-Simon Laplace et Météo-France.

Cet institut est en train de créer un groupement d'intérêt scientifique sur les impacts du changement climatique que j'ai, je le dis avec fierté, le plaisir de soutenir.

Pour compléter le tableau scientifique du climat en tirant des enseignements du passé, les chercheurs français s'investissent et sont reconnus dans le domaine de la paléoclimatologie, comme l'ont encore montré les travaux qui ont été menés sur les archives glaciaires gelées au sein des calottes polaires et ont permis de confirmer le lien entre changement climatique et gaz à effet de serre.

L'implication française dans des programmes internationaux tels les forages en Antarctique apporte de nouvelles pièces pour compléter le puzzle très complexe du climat mondial.

Je tiens également à souligner le fort engagement français pour la préservation de la biodiversité dont témoigne l'instauration de la réserve naturelle des terres australes en octobre dernier.

Cette réserve, il faut le savoir, s'étire sur 700 000 hectares terrestres et 1,6 million d'hectares marins, entre la zone subantarctique et la zone subtropicale avec les îles Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam. Très isolée, à plus de 2 000 kilomètres de tout continent, cette réserve constitue un sanctuaire unique à préserver de façon définitive.

Cette réserve constitue aussi, ce qui semble primordial, un lieu exceptionnel pour mener des recherches de qualité sur les milieux vivants subantarctiques.

J'entends que la gestion de cet espace naturel protégé se fasse en synergie avec les projets de recherche.

Concernant spécifiquement l'année polaire internationale, le programme de recherches scientifiques et d'observations interdisciplinaires, lancé de manière coordonnée, cherche à atteindre deux objectifs.

Le premier recouvre l'amélioration de nos connaissances des processus polaires et de leurs liens en considérant à la fois l'Arctique et l'Antarctique et en coordonnant des moyens logistiques lourds tels que navires et satellites.

Le second est l'information et la sensibilisation du grand public, des médias et des décideurs sur l'intérêt sociétal des travaux menés dans ces zones extrêmes.

Parmi les 209 projets reconnus au niveau international, 55 ont une composante française et cinq sont sous la responsabilité d'un scientifique français. Le ministère de l'écologie est extrêmement attentif aux travaux menés dans le cadre de l'année polaire internationale compte tenu de l'importance du volet environnemental de ces zones.

Je veux rappeler à ce sujet le rôle du ministère dont j'ai la responsabilité dans le maintien d'une position forte de la France pour la préservation de l'Antarctique de toute exploitation économique déraisonnée, ce qui passe notamment par l'interdiction de l'implantation d'infrastructures durables à usage touristique ou le renforcement de la législation et du pouvoir de police dont nous disposons.

Enfin, je souhaite conclure sur le bel exemple de collaboration entre scientifiques et à destination de la sensibilisation du grand public que constitue l'expédition Tara Arctic.

Cette expédition de dérive arctique, menée par Etienne Bourgois, constitue une aventure scientifique et humaine qui a la volonté de sensibiliser les citoyens de la planète sur l'importance des équilibres écologiques.

Scientifique, elle s'inscrit dans l'année polaire internationale au travers du programme européen DAMOCLES qui vise à observer, comprendre et quantifier les changements climatiques en Arctique.

Mon ministère, bien évidemment, est associé à l'expédition en apportant un soutien à la mise en œuvre de pratiques de réduction de la consommation d'énergie, et au travail de sensibilisation du grand public mené par l'expédition.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ce que je souhaitais vous dire. Je vous remercie de votre attention.

Bruno ROUGIER

Merci, Madame la ministre. Après l'exposition de l'importance scientifique de cette année polaire internationale, et avant de passer aux trois exposés suivants, je souhaiterais, Monsieur le Sénateur Gaudin, m'adresser à vous. Vous avez souligné, dans votre rapport, que les programmes de recherche doivent durer plusieurs années.

Christian GAUDIN

En effet, toute recherche implique l'accumulation d'un potentiel. Je prendrai un exemple : en biologie animale, l'observation effectuée sur certaines espèces depuis cinquante ans a permis la constitution d'une base de données qui nous est enviée par le monde entier. Nous sommes en mesure d'apporter les traceurs de l'adaptation de ces espèces à l'évolution du climat, mais également à leur vie en milieu extrême.

Il est important, aujourd'hui, de fournir les moyens nécessaires à la poursuite de ces recherches, dans des milieux très difficiles d'accès, où la vie des scientifiques est rude. Pour apporter la logistique nécessaire, il nous faut engager une mutualisation, à travers un rapprochement des pays membres de l'Union européenne. La France seule ne peut agir, sans la constitution de ce noyau européen nécessaire dans le concert international, dans une période où de nombreux pays, en particulier les pays émergents, ont mesuré les enjeux stratégiques de ces recherches.

Bruno ROUGIER

Je vous remercie, Monsieur le Sénateur. Nous allons maintenant découvrir quelques-unes des recherches en cours, à travers trois thèmes : les glaces et les informations qu'elles renferment, la biodiversité et les peuples arctiques.

Nous commençons par les glaces de l'Antarctique, véritables archives du climat. Un forage réal