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N° 3494

______

ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

DOUZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 6 décembre 2006.

RAPPORT D'INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l'article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DES AFFAIRES CULTURELLES,

FAMILIALES ET SOCIALES

EN CONCLUSION DES TRAVAUX D'UNE MISSION D'INFORMATION

sur

la santé et la protection sociale des étudiants

ET PRÉSENTÉ

par M. Laurent WAUQUIEZ,

Député.

___

INTRODUCTION 9

I.- AU-DELÀ DES APPARENCES DE BONNE SANTÉ, DES SIGNES DE DÉGRADATION INQUIÉTANTS 11

A. SOUS PRÉTEXTE QU'ELLE EST UN PRIVILÈGE DE LA JEUNESSE, LA SANTÉ EST TROP NÉGLIGÉE 12

1. Les étudiants se considèrent en bonne santé physique 12

2. L'hygiène alimentaire et les soins dentaires et d'optique sont sacrifiés 14

a) Les étudiants se nourrissent mal 15

b) Les étudiants renoncent souvent aux soins dentaires et d'optique 16

B. LA VIE ÉTUDIANTE N'EST PAS UNE PARENTHÈSE ENCHANTÉE 17

1. Un mal-être fréquent recouvrant des situations très diverses 18

2. Un mal-être aux causes multiples 20

a) Une période délicate de transition 20

b) Des campus universitaires déprimants 20

c) Des conditions de vie souvent précaires 21

d) Les dysfonctionnements de l'enseignement supérieur 23

C. DES COMPORTEMENTS À RISQUES 25

1. Tabac : des progrès majeurs 26

a) Les étudiants fument moins que l'ensemble de la population 26

b) Des freins à la baisse du tabagisme subsistent 27

2. Alerte sur l'alcool : une dégradation très forte des comportements 29

a)  Pas de consommation régulière mais des usages festifs à risque 29

b) Des pratiques inquiétantes 30

3. Une banalisation préoccupante de l'usage de certaines drogues 32

a) Des usages réguliers et dans les mêmes proportions que chez les jeunes du même âge 32

b) Des drogues considérées comme moins dangereuses que le tabac 32

4. Le rapport à la sexualité : des conduites à risque 34

a) Un nombre préoccupant d'interruptions de grossesse 34

b) Une recrudescence générale des infections sexuellement transmissibles 34

D. DEUX OUBLIS MAJEURS : LES ÉTUDIANTS ÉTRANGERS ET LES ÉTUDIANTS EN SITUATION DE HANDICAP 36

1. Les étudiants étrangers 36

2. Les étudiants en situation de handicap 37

a) Un défi : leur accès à l'enseignement supérieur 37

b) La loi du 11 février 2005 peine à se mettre en place 37

c) Trop d'élèves sont obligés de renoncer aux études supérieures 38

II.- LES DÉFAILLANCES DE LA PRISE EN CHARGE SOCIALE ET SANITAIRE DES ÉTUDIANTS 40

A. PROTECTION SOCIALE : COMPLEXITÉ DES RÉGIMES ET FAIBLE ACCÈS À LA COUVERTURE COMPLÉMENTAIRE 40

1. Tous les étudiants ne relèvent pas du régime étudiant 40

a) Le rôle pivot des mutuelles étudiantes dans la gestion du régime étudiant 40

b) Une couverture sociale morcelée 43

2. Un grave déficit de couverture complémentaire : la santé sacrifiée 44

a) L'accès à la couverture complémentaire est difficile pour des raisons financières 45

b) Les dispositifs d'aide à l'acquisition d'une mutuelle laissent de côté les étudiants dont la famille appartient à la classe moyenne 46

c) Le défaut de couverture complémentaire entraîne des renoncements aux soins 47

B. UNE POLITIQUE DE PRÉVENTION INDIGENTE 48

1. Un éparpillement des compétences entre le ministère de l'éducation nationale et le ministère de la santé 48

a) Une absence de pilotage par le ministère de l'éducation nationale 48

b) Le ministère de la santé ne possède pas les leviers nécessaires à la mise en place d'une politique de prévention à l'égard des étudiants 50

2. Les services de médecine préventive universitaire tentent de mener à bien leurs missions, malgré des moyens dramatiquement faibles 51

a) Un cadre réglementaire inadapté dont on attend la refonte depuis quinze ans 52

b) Des moyens gravement insuffisants 53

c) Une mosaïque de fonctionnements, source d'inégalité entre les étudiants 57

d) Un mode de fonctionnement des services ne correspondant qu'imparfaitement aux besoins des étudiants 60

III.- PROPOSITIONS DE LA MISSION POUR PRÉSERVER LA SANTÉ DES ÉTUDIANTS 63

A. SIMPLIFIER LA COUVERTURE SOCIALE ET FACILITER L'ACCÈS À LA COUVERTURE COMPLÉMENTAIRE 63

1. Conforter le rôle essentiel des mutuelles dans la couverture sociale des étudiants 63

a) Rattacher tous les étudiants à leur régime 63

b) Simplifier et améliorer les procédures 64

2. Étaler les paiements de la cotisation de sécurité sociale 65

a) Fractionner le paiement de la cotisation de sécurité sociale 65

b) Mettre fin à la double cotisation des étudiants affiliés au régime étudiant en cours d'année 66

3. Un chèque santé pour améliorer l'accès à la couverture complémentaire 67

a) Des expériences ont été mises en place localement 67

b) Le chèque santé : un dispositif simple et spécifique 67

B. DOTER LA POLITIQUE DE SANTÉ DES ÉTUDIANTS D'OUTILS EFFICACES 69

1. Créer des « Maisons de la santé étudiante », centre nerveux de la mise en œuvre sur le terrain de la politique de santé 69

a) Une relance vigoureuse des moyens de la médecine préventive universitaire 69

b) Des missions clarifiées pour la médecine préventive universitaire 71

c) Une « Maison de la santé étudiante » par pôle universitaire : un lieu unique pour une approche pluridisciplinaire des besoins des étudiants 75

2. Mettre un pilote dans l'avion 79

a) Créer des instruments de suivi budgétaire de la santé des étudiants 79

b) Mettre en place une enquête annuelle centrée sur la tranche d'âge des 18 - 25 ans 81

c) Étendre à l'enseignement supérieur les dispositifs applicables aux établissements scolaires 81

d) Instituer une instance nationale de coordination 82

e) Décliner au niveau régional la politique de santé des étudiants 83

C. METTRE EN œUVRE UNE POLITIQUE DE PRÉVENTION POUR PRÉSERVER L'AVENIR DES ÉTUDIANTS 84

1. Instituer le droit à un « paquet santé » au cours des deux premières années dans l'enseignement supérieur 84

a) Le maintien d'une visite obligatoire et systématique 84

b) Le contenu du paquet santé : visite médicale, vaccinations, bilan bucco-dentaire et d'optique et consultation d'addictologie 85

2. Lutter contre les dérives liées à l'alcool 85

a) S'appuyer sur les associations étudiantes pour des actions innovantes de prévention de  «  pair à pair » 86

b) Veiller au respect des dispositions réglementaires pour l'organisation des soirées 86

c) Élaborer un kit d'information pour les organisateurs de soirées 87

d) Adopter une charte de bonne conduite entre les directions des établissements et les organisateurs de soirées 87

e) Revoir la taxation sur les boissons « prémix » 87

f) Développer, en milieu étudiant, des programmes de prévention sur les risques liés à l'alcool 88

3. Limiter les comportements sexuels à risques 88

a) Aider les étudiantes à éviter les grossesses non désirées 88

b) Installer des distributeurs de préservatifs sur l'ensemble des campus 89

c) Proposer une consultation anonyme et gratuite de dépistage des infections sexuellement transmissibles 89

4. Mieux prendre en compte le mal être des étudiants 89

a) Faciliter la prise en charge psychologique par la médecine préventive universitaire 89

b) Développer les bureaux d'aide psychologique universitaire 90

c) Associer l'ensemble de la communauté universitaire à la détection du mal-être 90

5. Promouvoir le bien être des étudiants 90

a) Inscrire deux heures de sport hebdomadaires dans tous les cursus de l'enseignement supérieur 90

b) Promouvoir l'équilibre alimentaire : une journée «  Bien manger » par semaine 91

CONCLUSION 95

TRAVAUX DE LA COMMISSION 99

ANNEXES 105

ANNEXE 1 : COMPOSITION DE LA MISSION D'INFORMATION 105

ANNEXE 2 : RADIOSCOPIE DE L'ÉTAT DE SANTÉ DES ÉTUDIANTS 107

ANNEXE 3 : LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES 109

ANNEXE 4 : DÉPLACEMENTS 113

ANNEXE 5 : FICHES SUR LES DIX MESURES PRIORITAIRES 121

ANNEXE 6 : GLOSSAIRE 131

« J'avais vingt ans. Je ne laisserai jamais personne dire que c'est le plus bel âge de la vie » Paul Nizan (Aden Arabie)

INTRODUCTION

La santé des étudiants est trop longtemps restée dans un silence assourdissant face aux autres préoccupations de l'enseignement supérieur que sont la délivrance des savoirs et l'orientation ou l'insertion professionnelle. Sujet oublié et négligé, il constitue pourtant un réel enjeu tant individuel que collectif pour 2 270 000 étudiants représentant près de la moitié d'une génération (1).

Tout d'abord, cette donnée quotidienne a un fort impact sur la réussite de leurs études. Un étudiant en bonne santé a plus de chance de réussir son orientation, son parcours universitaire et donc son entrée dans le monde du travail. Ensuite, la politique de prévention à l'égard de cette population revêt un caractère particulier eu égard à certains comportements à risques. Enfin cet âge et cette période de la vie sont favorables à l'acquisition de bonnes pratiques qui perdureront dans la vie d'adulte.

Le travail de la mission d'information sur la santé et la protection sociale des étudiants créée par la commission des affaires culturelles, familiales et sociales le 5 juillet 2006 s'est articulé autour de nombreuses auditions et de visites sur le terrain. La qualité des témoignages a permis de nourrir la réflexion de la mission à partir des expériences vécues et de conduire à un ensemble de propositions concrètes.

La santé dépend pour une large part des conditions de vie et donc des ressources engagées pour en assurer la qualité. Aussi cette mission poursuit-elle la démarche du récent rapport sur les aides aux étudiants (2) dont la proposition n° 10 « Mettre en œuvre un plan national - conditions de vie étudiante » formule la mise en garde suivante : « Les questions de santé des étudiants ne doivent pas être sous-estimées et on ne peut considérer qu'elles vont de soi. Un certain nombre de signaux sur la dégradation de la santé des étudiants sont en effet inquiétants. ».

La proposition de loi n° 3220 visant à la création d'un statut étudiant déposée par notre collègue M. Richard Mallié le 28 juin 2006 a déjà abordé certains thèmes relatifs à la santé étudiante qui sont repris dans le cadre de cette mission. Par ailleurs, la santé a été l'un des thèmes des auditions (3) de la commission du débat national université et emploi dont le rapport « De l'université à l'emploi » a été remis au Premier ministre le 24 octobre 2006.

Le tableau globalement favorable que l'on dresse habituellement sur la santé des étudiants ne doit pas constituer un alibi pour masquer l'apparition de vrais risques sanitaires liés au développement de comportements à risque, de pratiques addictives et de graves négligences. Ces comportements peuvent avoir des conséquences à plus ou moins long terme non seulement sur la santé des étudiants mais également peser financièrement sur l'ensemble de la collectivité.

Les propositions de la mission visent, en sécurisant leur parcours sanitaire et social, à faire des étudiants les acteurs de leur propre santé. Afin qu'ils puissent tourner toute leur énergie vers la réussite de leurs études, il importe que leur santé ne constitue pas un problème supplémentaire. Au-delà de ces mesures immédiates, il incombe à la puissance publique de mettre en œuvre une politique de prévention dotée de modes d'action et d'outils adaptés à cet âge où l'acquisition de bons comportements est fondamentale pour préserver l'avenir.

I.- AU-DELÀ DES APPARENCES DE BONNE SANTÉ, DES SIGNES DE DÉGRADATION INQUIÉTANTS

Compte tenu du caractère parcellaire des informations directement disponibles sur la problématique spécifique de la santé des étudiants, il s'est posé d'emblée à la mission un problème de méthodologie. Aucune enquête épidémiologique n'existe sur cette population. Il faut donc recourir à l'extraction et au recoupement de données établies par des organismes comme l'Institut national de la prévention et d'éducation pour la santé (INPES) ou l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). L'INPES publie ainsi chaque année un « Baromètre santé » de la population générale et a établi en 2000 un baromètre spécifique pour la population des 12-25 ans (4). La population étudiante représentant une proportion importante de cette tranche d'âge, il est pertinent de faire des extrapolations à partir des résultats de ces enquêtes générales (5).

La thématique spécifique « Santé étudiante » relève en fait principalement d'enquêtes d'opinion, comme celles de l'Observatoire de la vie étudiante (OVE) qui publie des enquêtes triennales sur les conditions de vie des étudiants (6) ou celles des mutuelles étudiantes.

Ainsi, l'Union des sociétés étudiantes mutualistes régionales (USEM) (7) conduit depuis 1999 une enquête nationale sur la santé des étudiants, en liaison avec la Fédération des observatoires régionaux de la santé (FNORS). Ces enquêtes sont organisées tous les deux ans autour de trois thèmes constants d'une édition à l'autre : la perception de l'état de santé, les campagnes de prévention et le recours au système de soins, permettant ainsi de suivre l'évolution dans le temps de la perception qu'ont les étudiants de leur santé. Depuis 2003, un thème particulier est ajouté ponctuellement. Le premier portait sur la consommation des médicaments et en 2005, l'enquête a plus spécifiquement abordé le thème de la souffrance psychique (8). La mutuelle des Étudiants (LMDE) (9) a, quant à elle, publié en juin 2006 une enquête nationale et des synthèses régionales sur la santé des étudiants (10), avec l'appui technique de l'OVE et du laboratoire Expertise et Prévention pour la santé des étudiants (EPSE).

Les données des enquêtes réalisées par les mutuelles étudiantes sont certainement à prendre en considération d'autant qu'y sont associés d'autres partenaires nationaux. Il faut toutefois garder à l'esprit qu'il s'agit d'enquêtes déclaratives : leurs résultats n'ont donc pas un caractère exhaustif. L'USEM a ainsi envoyé 60 000 questionnaires à des étudiants tirés au sort et la LMDE a choisi 50 000 étudiants, de manière aléatoire, dans le fichier de la mutuelle en les stratifiant par sexes, académies et tranches d'âge. Le nombre des réponses s'est limité à 9 228 pour l'USEM et à 19 940 pour la LMDE, ce qui équivaut respectivement à un taux de retour de 20 % et de 30 %, sans doute de la part d'étudiants motivés par les questions de santé. Les informations sont donc très parcellaires.

Pour autant, ces données sont intéressantes : non seulement elles présentent des points de convergence mais elles rejoignent également le sentiment général de l'ensemble des personnalités auditionnées par la mission.

A. SOUS PRÉTEXTE QU'ELLE EST UN PRIVILÈGE DE LA JEUNESSE, LA SANTÉ EST TROP NÉGLIGÉE 

1. Les étudiants se considèrent en bonne santé physique

À cette période de la vie, les problèmes de santé sont relativement peu nombreux et ne constituent pas une préoccupation majeure. En effet, l'évolution des modes de vie, la qualité des méthodes de prévention, ainsi que le dépistage précoce et le traitement de certaines maladies contribuent au bon état de santé physique des moins de 25 ans. Une très grande majorité des jeunes se considère d'ailleurs en bonne santé (11). Toutes les études convergent en ce sens, qu'il s'agisse du baromètre santé établi sur la population des jeunes de 12 à 25 ans par l'INPES (12) ou de l'enquête précitée de l'USEM selon laquelle 96 % des étudiants jugent que leur état de santé général est « bon » (55,5 %) ou « plutôt bon » (44,5 %), même si cette appréciation positive est légèrement moins bonne chez les filles (95,6 %) que chez les garçons (96,5 %).

La jeunesse n'explique pas à elle seule la bonne santé physique globale des étudiants. Étant très majoritairement issus des classes moyennes et supérieures de la société, ils disposent d'un niveau d'éducation et d'accès à l'information plus élevé que celui des autres membres de leur classe d'âge et bénéficient plus longuement que la plupart des jeunes des attentions et du soutien du milieu parental.

Cette appréciation qualitative de leur état général par les étudiants est confirmée quantitativement par les chiffres des enquêtes recensant les motifs de recours aux médecins libéraux. Comme l'indique le tableau ci-dessous, aucune pathologie physique grave ne figure au « Top 25 » des principaux problèmes et diagnostics pris en charge pour les consultants âgés de 18 à 25 ans par les médecins généralistes (médecins qui tiennent une place prépondérante dans le dispositif de soins aux étudiants (13) ).

Extraits du « Top 25 » des principaux problèmes et diagnostics
pris en charge par les médecins généralistes

OMG-SFMG 2004 : consultantes de sexe féminin de 18 ans à 25 ans

1er

contraception

2è

examens systématiques et prévention

4è

réaction à situation éprouvante

5è

fatigue

6è

rhinite

9è

vaccination

10è

vulvite - vaginite

11è

asthme

12è

troubles des règles

13è

humeur dépressive (pas d'idée suicidaire)

14è

Tabagisme

15è

procédure administrative

16è

dépression (comporte la notion d'idées suicidaires)

20è

sinusite

21è

eczéma

22è

acné

25è

anorexie / boulimie

Consultants de sexe masculin de 18 ans à 25 ans

1er

examens systématiques et prévention

3è

vaccination

4è

rhinite

5è

toxicomanie

6è

contusion

7è

procédure administrative

8è

asthme

9è

tabagisme

10è

suites opératoires

11è

asthénie

14è

réaction à situation éprouvante

15è

acné

17è

brûlures

18è

bronchite aiguë

21è

dépression (avec notion d'idées suicidaires)

23è

humeur dépressive (sans notion d'idées suicidaires)

25è

épigastralgie

Source : OMG-SFMG 2004

Cette appréciation globalement bonne de la santé des étudiants ne doit pas faire oublier les pratiques addictives et les comportements à risque. Parmi tous les éléments d'inquiétude qui seront développés dans le présent chapitre, il faut particulièrement signaler le problème déroutant de cas de tuberculose qui ont été signalés à la mission notamment à Montpellier et à Nanterre. Faut-il rappeler que cette maladie n'a cessé de décroître en France jusqu'en 1997 mais que depuis, l'Institut de veille sanitaire dénombre dix nouveaux cas par an pour 100 000 habitants. Le développement des multirésistances est un facteur d'inquiétude supplémentaire : la part des infections multirésistantes dans l'ensemble des cas de tuberculose a dépassé 1 % pour la première fois en 2002 (14).

2. L'hygiène alimentaire et les soins dentaires et d'optique sont sacrifiés

L'hygiène alimentaire et les soins dentaires et d'optique sont néanmoins des facteurs d'inquiétude d'autant qu'ils peuvent se révéler lourds de conséquences à moyen et long terme.

a) Les étudiants se nourrissent mal

Tous les représentants des associations étudiantes auditionnées par la mission ont abordé le thème des comportements alimentaires et de leur déséquilibre, confirmant ainsi les résultats de la dernière enquête triennale de l'OVE sur la santé et de celle des mutuelles.

● D'un point de vue quantitatif, une proportion importante d'étudiants omet de prendre son petit-déjeuner (43 % en semaine et 32 % le week-end, selon l'OVE et 21 % selon la LMDE). S'agissant du rythme des autres repas, 51 % des étudiants ont déclaré à l'OVE prendre un repas réduit le midi (46 % le soir) et 3 % ne prennent pas tous leurs repas (15).

● Sur le plan qualitatif, près d'un étudiant sur 3 estime ne pas manger équilibré. Les repas sont souvent pris rapidement dans les cafétérias et les « fast-food ». La consommation d'aliments sucrés ou gras se fait au détriment de celle de fruits et légumes recommandée notamment dans le cadre du « Programme national nutrition santé » qui conseille de consommer au moins cinq fruits et légumes par jour.

● Les explications à ce type de comportements ne sont pas liées à un défaut d'information. De nombreuses actions sont en effet engagées autour du thème de l'équilibre alimentaire dans la plupart des universités. Ce manque d'hygiène alimentaire est lié à la rupture avec les habitudes familiales, mais surtout au manque de temps dû à un rythme universitaire soutenu, particulièrement au moment des examens, ainsi qu'à des horaires de cours souvent incompatibles avec ceux de l'ouverture des restaurants universitaires. Les disponibilités financières limitées obligent également à faire des arbitrages entre différents postes de dépenses (notamment chez les étudiants fumeurs qui mettent en balance le coût d'un paquet de cigarette et celui d'un repas). Cette analyse est confirmée par l'enquête de la LMDE : environ 60 % des étudiants mettent le déséquilibre alimentaire sur le compte du manque de temps et 33 % sur le manque d'argent. En corollaire, 27 % des étudiantes et 16 % des étudiants se déclarent en surpoids (16).

● Ces comportements ne sont pas anodins et peuvent se révéler lourds de conséquences à court et long terme. À court terme, des troubles pathologiques graves peuvent se prolonger ou récidiver à distance de toute observation de la famille : 7 % des jeunes filles présentent des troubles graves du comportement comme l'anorexie ou la boulimie et les consultations liées à des troubles de l'alimentation représentent 10 % des consultations du bureau d'aide psychologique universitaire de Paris-Luxembourg. À long terme, il importe de rappeler que l'obésité est devenue un enjeu majeur de santé publique (17) dans tous les pays développés.

b) Les étudiants renoncent souvent aux soins dentaires et d'optique

Dans une étude du Centre de recherche, d'étude et de documentation en économie de la santé (CREDES) réalisée sur la population des adolescents de 11 à 20 ans (18), les affections les plus fréquemment citées sont les caries et la myopie : elles concernent respectivement 46 % et 18 % de cette tranche d'âge. L'étude ne porte pas spécifiquement sur la population étudiante, mais il est certain que ces problèmes ne disparaissent pas avec l'acquisition du statut d'étudiant d'autant que, selon une étude (19) de l'Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (IRDES) (20), l'avancée dans l'âge et le tabagisme sont des facteurs de dégradation de la santé bucco-dentaire. Toujours selon cette étude, près de 10 % de la population déclarent renoncer aux soins pour des raisons financières liées en grande partie à la présence ou l'absence d'une couverture complémentaire : les personnes qui ne possèdent pas de couverture complémentaire renoncent deux fois plus fréquemment que celles qui en ont une.

Ce constat doit être croisé avec les résultats des enquêtes des mutuelles étudiantes indiquant que les soins dentaires et d'optique sont ceux auxquels les étudiants renoncent le plus souvent, par négligence mais surtout pour des motifs financiers. Ainsi, selon l'enquête de la LMDE, 23 % des étudiants ont déclaré ne pas recourir de manière générale à certains soins ou traitements parce qu'ils étaient trop chers. Les soins dentaires, puis les traitements ophtalmologiques (lunettes, lentilles) sont surtout cités : 13 % des étudiantes ont déclaré renoncer à des soins dentaires et 10 % des étudiants ont fait le même constat (21). Il importe de noter que les étudiants ne bénéficiant pas de mutuelle complémentaire sont significativement plus nombreux à renoncer à ce type de soins (voir infra). Ces résultats corroborent ceux de l'enquête de l'OVE précitée : 35,5 % des étudiants inscrits à une mutuelle étaient allés chez le dentiste dans les six mois précédant l'enquête contre 27,1 % des non mutualistes.

Les frais dentaires et d'optique sont en effet ceux qui entraînent les plus grosses dépenses et qui donnent lieu aux plus faibles remboursements par la sécurité sociale. Ainsi un changement de lunettes (consultation d'ophtalmologie et achat des lunettes) coûte en moyenne 215 euros et le remboursement de la sécurité sociale, sur la base d'un tarif de responsabilité, est de 43 euros. La somme restant à la charge de l'étudiant est donc de plus de 170 euros. S'agissant des soins dentaires, ils sont encore plus coûteux. Les tarifs des soins dits « conservateurs » sont fixes mais ne sont remboursés qu'à 70 % par le régime de base. En revanche, les prix des prothèses sont libres et les remboursements se font sur la base d'un tarif de responsabilité ; une couronne est remboursée à hauteur de 70 % sur la base de 107 euros, ce qui ne couvre qu'une faible partie des dépenses engagées. Une couverture complémentaire permet d'alléger sensiblement la charge de ces dépenses, selon la formule choisie.

Ces reports de soins sont très préoccupants car une mauvaise prise en charge de ces pathologies favorisera le développement de problèmes de santé qui ne pourront pas ou difficilement être résolus plus tard (22).

B. LA VIE ÉTUDIANTE N'EST PAS UNE PARENTHÈSE ENCHANTÉE

En se référant à la définition de la santé posée par l'organisation mondiale de la santé (OMS) comme «  un état de complet bien-être physique, mental et social », la mission a considéré dès le début de ses travaux que les problèmes des étudiants devaient être examinés de façon globale. Leur santé psychique, au sens défini également par l'OMS comme « un état de bien-être dans lequel la personne peut se réaliser, surmonter les tensions normales de la vie, accomplir un travail productif et fructueux et contribuer à la vie de la société », fait dès lors partie intégrante du champ de la mission.

Le sentiment de mal-être s'est notamment exprimé pendant la « crise du CPE ». Mis en avant par les enquêtes des mutuelles, ce sentiment est largement partagé par les organisations étudiantes qui ont témoigné devant la mission. Il est aussi indirectement révélé par l'enquête de l'OVE qui l'aborde sous l'angle de la consommation de soins et de médicaments psychotropes. Un étudiant sur cinq (20,2 %) a l'habitude de prendre un médicament stimulant avant les examens ; 17,4 % prennent souvent, ou parfois, des calmants, des antidépresseurs ou des somnifères. Ils sont nettement moins nombreux, proportionnellement, à avoir consulté un psychologue, un psychanalyste ou un psychiatre dans les six mois qui ont précédé l'enquête (5,1 %). La consultation psychologique est d'ailleurs associée à la consommation de médicaments : 46 % des étudiants ayant consulté un psychologue ou un psychiatre déclarent prendre des calmants, des antidépresseurs ou des somnifères, contre 1,8 % de ceux qui n'en ont pas consulté.

Ce sentiment de mal-être n'est au demeurant pas nouveau. Dans son rapport sur la santé des enfants et des jeunes adressé à la conférence nationale de santé de 1997 et au Parlement, le Haut comité de santé publique formulait la mise en garde suivante : « Il existe un problème d'intégration des jeunes dans la société qui peut conduire à une absence de perspectives d'avenir et à un sentiment d'inutilité générateur de mal-être, voire de véritable souffrance psychique à l'origine de comportements à risque. (23)»

Le rapport de la commission d'enquête sur le régime étudiant de sécurité sociale faisait en 1999 le constat suivant : « La très forte progression, dans les années 80, du nombre des étudiants a fait que cette population jusque-là socialement homogène a accueilli, du fait de sa démocratisation un nombre croissant d'étudiants ayant à surmonter des difficultés financières, matérielles, psychologiques ou de santé. » (24) et il était déjà fait état du « mal être des étudiants ».

Cette préoccupation est également largement partagée dans les pays développés. Ce mal-être n'est pas spécifique à la France et les étudiants européens connaissent les mêmes problèmes (25). Lors du déplacement effectué le 18 octobre 2006 en Norvège, la mission a rencontré Mme Cécilie Daae, directrice du SIO (Studentsamskipnaden i Oslo - Foundation for student life in Oslo, l'équivalent à la fois des Centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires et des services de médecine universitaire), qui a été chargée d'une étude en 2003 sur le thème « Santé et épanouissement ». Le rapport qu'elle a rendu en 2005 permet de constater qu'une étudiante sur cinq a notifié des symptômes de troubles psychologiques et que selon un étudiant sur quatre, l'origine de ses problèmes est liée aux conditions de vie estudiantine.

1. Un mal-être fréquent recouvrant des situations très diverses

Le mal-être dont souffrent les étudiants est une notion aux contours mal définis recouvrant des situations aussi diverses que la fatigue, le stress ou des névroses passagères qui, plus qu'une prise en charge médicale, nécessite une écoute psychologique. Les pathologies plus graves exigeant un suivi plus lourd sont moins fréquentes. Cependant, M. Roland Havas (26), directeur du bureau d'aide psychologique universitaire de Paris-Luxembourg a indiqué qu'il avait noté depuis cinq ans, une recrudescence des pathologies nécessitant une double prise en charge, psychologique et psychiatrique (1 % des consultations au bureau d'aide psychologique de Paris concerne des troubles schizophréniques et 3 % des troubles psychotiques aigus). En effet, la révélation de certaines pathologies est habituelle à cet âge.

Parmi les principaux problèmes pris en charge par les médecins généralistes (voir tableau supra), figurent pour les consultantes de sexe féminin de 18 à 25 ans, respectivement au quatrième et cinquième rang, la réaction à une situation éprouvante et la fatigue, au treizième rang, les humeurs dépressives et au seizième, la dépression laquelle inclut la notion d'idées suicidaires.

Les motifs des appels à la ligne téléphonique « Fil santé jeunes » (27) vont d'un sentiment de « dysphorie » à la tentation du suicide, ce que corroborent les enquêtes de la LMDE et de l'USEM.

Enquête de l'USEM

30 % des étudiants déclarent s'être sentis, sur une période de plus de quinze jours, tristes, déprimés, sans espoir, avec une perte d'intérêt pour les activités qu'ils aiment habituellement. Les filles sont plus nombreuses que les garçons à avoir eu ce sentiment. Les étudiants qui ont eu une période de déprime de plus de quinze jours dans l'année sont plus nombreux à s'estimer en mauvaise santé que ceux qui n'ont pas eu ce sentiment (9,5 % contre 1,7 %). Globalement, ils sont relativement nombreux à avoir une réponse à une souffrance : 13,3 % ont signalé une demande d'aide pour des problèmes émotifs, nerveux, psychologiques ou de comportements et 10 % ont pris des médicaments psychotropes. Enfin, 9 % ont eu des pensées suicidaires.

Enquête de la LMDE

Au cours des douze derniers mois, 77 % des étudiants se sont sentis déprimés et 62 % déclarent avoir eu le sentiment de ne pas être en forme souvent ou de temps en temps. 54 % des étudiants se sont sentis tendus ou agressifs, 18 % angoissés. 45 % ont eu des difficultés de concentration souvent ou de temps en temps et plus d'un étudiant sur deux déclare avoir eu des insomnies. 15 % des étudiants ayant répondu à l'enquête ont eu des idées suicidaires au cours de douze derniers mois et 5 % ont déjà fait une tentative de suicide.

Ce mal-être a des conséquences pouvant aller de symptômes de simple fatigue ou de difficultés de concentration et de mémorisation à l'impossibilité de suivre les cours et en dernier lieu à l'abandon des études. Dans des cas extrêmes, il peut avoir des conséquences très graves, voire dramatiques. D'après le baromètre précité de l'INPES, les jeunes présentent les risques les plus élevés de troubles dépressifs : 9,3 % des filles et 4,4 % des garçons ont pensé au suicide au cours des 12 derniers mois. Le suicide est la deuxième cause de mortalité entre 15 et 24 ans (environ 1 000 décès par an).

2. Un mal-être aux causes multiples

Le mal-être est un élément caractéristique de la vie étudiante car c'est une période de perte des repères, notamment familiaux, de changement et de ruptures. C'est aussi une période de compétition et de doutes, ne serait-ce qu'en ce qui concerne la construction professionnelle. Cette situation induit beaucoup de stress, d'insomnie, de consommations de substances diverses comme les dopants, les médicaments, l'alcool...

a) Une période délicate de transition

L'entrée dans l'enseignement supérieur est un premier pas vers une autonomie, certes attendue avec impatience par un grand nombre, mais qui est aussi synonyme de rupture affective et souvent géographique avec le milieu protégé que représente la famille. Les étudiants vont être confrontés à une réactivation du conflit dépendance / indépendance et attachement / séparation avec la famille.

L'ensemble des organisations étudiantes auditionnées ont exprimé devant la mission la difficulté d'accéder à cette autonomie d'autant que la rupture familiale se double de ruptures personnelles et sentimentales au travers desquelles l'adulte se construit.

b) Des campus universitaires déprimants

Les difficultés liées aux ruptures sont aggravées par l'isolement rencontré sur les campus universitaires, pour certains disproportionnés au regard de ce qu'ils ont connu dans leur lycée. Le repérage des lieux d'études et de vie (restaurant universitaire, cité...) demande une adaptation de plusieurs semaines et l'instauration de liens avec les pairs n'est pas aisée, compte tenu notamment de la multiplicité des options. La phrase « Plus il y a de monde, plus on est seul » est revenue à plusieurs reprises lors des auditions.

Les campus français ne sont pas des lieux où peut s'installer une véritable vie de communauté étudiante. Lors de ses visites sur les campus, la mission n'a pu que confirmer le constat inquiétant établi par la mission d'information du Sénat sur l'immobilier universitaire (28). L'insuffisance des crédits de maintenance se traduit par une dégradation des locaux et les campus français ne supportent pas la comparaison avec les campus étrangers, comme la mission a pu le constater à l'occasion de la visite effectuée sur le campus de l'université d'Oslo où les étudiants vivent dans un cadre de vie clair, aéré et dans des bâtiments bien entretenus.

c) Des conditions de vie souvent précaires

D'une manière générale, les conditions de vie sont un des déterminants de l'état de santé d'un individu. S'agissant plus spécifiquement de la santé mentale et selon une étude de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, la souffrance psychique, les troubles du comportement, les états dépressifs et autres problèmes de santé mentale ressortent constamment des travaux sur la santé des plus démunis (29).

Une étude réalisée sur l'état de santé des étudiants des universités Paris 8 et Paris 13 (30) a mesuré l'importance et l'impact des situations de précarité des étudiants sur leur santé mentale (souffrances psychiques et troubles du sommeil). Il en ressort que :

- les étudiants en situation de précarité socio-économique sont plus nombreux à déclarer un état de santé ressenti comme moins favorable par rapport aux étudiants ne se trouvant pas dans cette situation : ils sont presque 30 % à déclarer que leur état de santé est plutôt ou beaucoup moins bon ;

- l'analyse comparative de la santé mentale des étudiants souligne l'importance de l'impact de la situation de précarité sur la santé mentale, qu'il s'agisse du sommeil, du bien être psychique ou de la consommation de substances psycho-actives comme le confirme la lecture du tableau ci-dessous.

Repères sur la santé mentale des étudiants des universités Paris 8 et Paris 13 :
les étudiants en situation de précarité et ceux ne l'étant pas

Domaines

Indicateurs

Étudiants en situation de précarité

Étudiants hors situation de précarité

Souffrances psychiques

Étudiants évoquant l'impression de « pertes de mémoire » plus ou moins fréquentes

41,6 %

24,2 %

Étudiants ayant des rêves angoissants

15,9 %

3 %

Étudiants déclarant être angoissés

40,4 %

27,2 %

Étudiants déclarant être déprimés, tristes

39,2 %

22,3 %

Étudiants mal dans leur peau

29,6 %

13,4 %

Étudiants ayant déjà pensé en finir une fois pour toutes avec la vie

35,7 %

21,6 %

Étudiants déclarant avoir fait des crises nerfs ou de larmes suite à une émotion ou contrariété

67,8 %

19,3 %

Étudiants ayant déjà rencontré un psychiatre

11,2 %

6,5 %

Troubles du sommeil

Étudiants déclarant des troubles du sommeil

47,8 %

20,1 %

Étudiants ayant des difficultés pour s'endormir

29,9 %

9,8 %

Étudiants déclarant se réveiller trop précocement

40,9 %

19,4 %

Étudiants déclarant tomber de sommeil dans la journée contre leur gré

23,2 %

10,6 %

Consommation de produits psychoactifs

Étudiants fumant du tabac

28,1 %

20,2 %

Étudiants éprouvant de la culpabilité concernant la consommation d'alcool

12 %

4,1 %

Source : « L'état de santé et la situation socio-économique des étudiants de Paris 8 et Paris 13 : compte rendu d'enquête ». A .Louvel, E. La Rosa, H. Le Clésiau et B. Lelu, Septembre 2006.

Les ressources conditionnent largement les conditions de vie. Si, comme le souligne l'OVE « les étudiants sont rarement très pauvres, c'est parce que les pauvres deviennent rarement étudiants », il n'en demeure pas moins que beaucoup connaissent des difficultés financières. C'est ce que l'on peut déduire de l'étude de l'OVE sur les étudiants en difficulté (31), qui a déterminé et mesuré les situations de pauvreté dans la population étudiante. D'après cette étude, les demandeurs d'aide exceptionnelle (c'est-à-dire les étudiants n'ayant aucune ressource) ne représentent que 1,4 % des étudiants, mais ce chiffre correspond quand même à un effectif non négligeable de l'ordre de 22 600 inscrits dans l'enseignement supérieur. Encore ce chiffre ne recouvre-t-il pas toutes les situations difficiles. Selon cet organisme, plus de 45 000 étudiants vivent aujourd'hui dans une situation de grande pauvreté et 225 000 étudiants peinent à financer leurs études.

Parmi ceux-ci figurent aussi les étudiants des classes moyennes qui constituent une sorte de trou noir sociologique. Comme cela a déjà été souligné, notre système se caractérise « par une relative iniquité, en aidant les deux extrêmes : les plus démunis (par le biais des bourses sur critères sociaux) et les ménages aisés (par le biais des aides fiscales) ; mais en sacrifiant les intermédiaires, à savoir les classes moyennes modestes » (32).

Ces étudiants non boursiers compensent l'insuffisance de leurs ressources en prenant un travail qui vient en concurrence de leurs études et compromet ainsi leurs chances de réussite.

L'OVE a mené une enquête sur le travail des étudiants montrant que huit étudiants sur dix exercent une activité rémunérée pendant l'été ou l'année universitaire. Parmi les étudiants qui travaillent pendant l'année universitaire, 43 % ont un emploi qui les occupe au moins à mi-temps (33). Le taux d'activité des étudiants est plus élevé dans les années 2000 et cette progression est principalement liée au travail effectué en cours d'année universitaire. De 2000 à 2003, la progression de l'activité rémunérée en cours d'études est certes moins accentuée mais, comme le souligne l'OVE, cette activité « ne doit plus rien aux activités intégrées aux études dont le poids relatif s'est tassé. La proportion des activités qui empiètent le plus sur le travail universitaire est par ailleurs non négligeable : les étudiants de moins de 29 ans, qui exercent au minimum à mi-temps, pendant une grande partie de l'année, un travail de type serveur, employé de commerce ou de bureau, maître d'internat etc. sont désormais environ 120 000. Or ce type d'activités compromet les chances de réussite. On peut considérer qu'il réduit d'un tiers les chances de passer avec succès les examens de premier et deuxième cycles » (34).

d) Les dysfonctionnements de l'enseignement supérieur 

● Le rythme de travail universitaire

Lorsque les étudiants entament leur vie universitaire, ils ont une illusion de liberté, en partie à cause des stéréotypes véhiculés sur les campus mais aussi parce qu'ils ont le sentiment de disposer à nouveau de leur temps après la période du baccalauréat. Très vite pourtant, le rythme s'accélère avec l'arrivée des examens partiels et à cette occasion, ils sont souvent confrontés à des problèmes de méthode de travail, celle qui avait permis leur réussite au lycée se révélant inadaptée.

Les organisations étudiantes ont exprimé devant la mission le sentiment qui est le leur d'être constamment en situation d'examens. Cette perception rejoint l'analyse de Mme Jacqueline Freyssinet-Dominjon dans son ouvrage sur « L'alcool en fête (35) » : « Les étudiants vivent désormais au rythme de l'année universitaire mais ce rythme est désormais plus contraignant que celui qu'analysaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans « Les héritiers ». L'université des années soixante pouvait être présentée comme un univers où, entre l'effervescence de la rentrée et les veilles d'examen du mois de mai, il n'y avait ni horaire ni date... Les étudiants du tournant du siècle apparaissent, par comparaison avec leurs prédécesseurs, extrêmement sensibles à cet ordonnancement. Ces changements proviennent sans doute en partie des transformations du cursus universitaire lui-même : en dehors des examens partiels en janvier et en mai, les étudiants sont soumis à un contrôle plus continu dans le cadre des travaux pratiques ou travaux dirigés obligatoires ».

Par ailleurs, certaines filières sélectives (classes préparatoires aux grandes écoles, médecine) génèrent un stress spécifique lié à la concurrence entre les élèves et les enjeux des concours.

La ligne « Fil santé jeunes » et le bureau d'aide psychologique universitaire de Paris-Luxembourg ont ainsi constaté des pointes d'appel dans leurs services au moment des périodes d'examen, les étudiants faisant état de leur inquiétude, voire de leur angoisse.

● La mauvaise lisibilité des cursus universitaires et l'incertitude des débouchés

Les difficultés rencontrées dans leur parcours universitaire (mauvaise orientation, échec universitaire) ont une répercussion directe sur la souffrance psychologique des étudiants.

Les étudiants considèrent que l'accès à l'enseignement supérieur est une voie qui va de soi, aussi ne sont-ils pas préparés au barrage de première année. La concurrence à laquelle ils se heurtent engendre des échecs, d'autant plus durement ressentis que la pression familiale est forte, notamment pour les étudiants d'origine modeste dont les familles consentent des sacrifices financiers importants. Ces échecs seront nombreux et il est très significatif que les appels à « Fil santé jeunes » en fin d'année universitaire soient principalement axés sur l'appréhension de l'avenir.

Selon une étude de l'OCDE, seuls 59 % des étudiants qui commencent leurs études universitaires générales en France parviennent à les terminer, soit 11 points de moins que la moyenne des autres pays de l'OCDE (36). Les sorties sans diplôme sont trop nombreuses et très pénalisantes. Environ 11 % d'une classe d'âge a étudié dans l'enseignement supérieur sans y obtenir de diplôme. Ces jeunes qui n'ont pas réussi à obtenir un diplôme représentent environ 20 % des sortants de l'enseignement supérieur. L'échec dans l'enseignement supérieur se produit généralement dès la première année après le baccalauréat et, pour une large part, il résulte d'une mauvaise orientation.

De nombreuses filières universitaires visent essentiellement à assurer la transmission d'un savoir et la préoccupation de débouchés professionnels y est trop souvent secondaire. Or du fait de la diversification des milieux sociaux d'origine des étudiants, la perception des études a changé par rapport aux années quatre-vingt et même quatre-vingt-dix : les études sont désormais perçues comme une phase nécessaire avant l'insertion sur le marché du travail. Des réorientations, qui correspondent souvent au deuil d'un projet, s'imposeront alors aux étudiants soucieux de leur avenir professionnel.

Lors de la visite du service de médecine universitaire de l'Université de Versailles - Saint Quentin, la psychologue que la mission a rencontrée a indiqué que nombre de consultations étaient motivées par un problème de mauvaise orientation.

Conscients de cette faiblesse, les pouvoirs publics ont mis en œuvre des mesures qui constituent autant d'avancées pour une meilleure orientation des étudiants : inscription dès février pour consolider l'orientation des lycéens et affectation des crédits aux universités en fonction de leurs politiques d'insertion. Un délégué interministériel à l'orientation et l'insertion professionnelle des jeunes a également été nommé récemment afin d'améliorer l'orientation des jeunes.

C. DES COMPORTEMENTS À RISQUES

Les auditions conduites par la mission ainsi que les enquêtes récentes mettent en évidence une aggravation des comportements addictifs. Les soirées festives, si elles favorisent le lien social sont le lieu de certaines dérives. La prise de risque, révélatrice du mal-être décrit précédemment, se caractérise aussi par l'absence d'anticipation qui peut avoir des conséquences graves pour le devenir des étudiants. Elle nécessite la mise en place d'une politique de prévention qui devra prendre en compte deux remarques :

- Ces comportements à risque renvoient pour une part, en amont de l'inscription dans l'enseignement supérieur, aux habitudes prises ou non pendant les études secondaires.

- L'usage très spécifique des produits psycho-actifs par les étudiants a justifié la réalisation d'une enquête conjointe de chercheurs de l'Observatoire des drogues et de la toxicomanie (OFDT), du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), de l'INPES et de l'Observatoire régional de santé (ORS) de la région de Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) (37). Il en ressort que l'usage régulier d'alcool et la consommation de tabac sont beaucoup moins développés que dans la population générale, alors que la consommation des autres drogues et médicaments psychotropes se situe dans la même proportion.

1. Tabac : des progrès majeurs

La consommation de tabac chez les étudiants doit être replacée dans le cadre plus général de la décroissance de la consommation dans l'ensemble de la population. La proportion de la population qui déclare fumer, ne serait-ce que de temps en temps, est passée de 33,1 % en 2000 à 29,9 % en 2005 (38).

Avec plus de 60 000 décès annuels directement ou indirectement imputables à son usage, le tabac, principale cause de mortalité évitable en France, est un enjeu fondamental de santé publique pour l'ensemble de la population. Pour les étudiants, cet enjeu se traduit notamment dans la loi de finances : le nombre des universités ayant signé la charte « Université sans tabac » (35 en 2005) et « Université sans fumée » (14 en 2005) (39) est le seul indicateur de santé figurant dans la mission « Recherche et enseignement supérieur » de l'action 3 « Santé des étudiants et activités associatives, culturelles et sportives » du budget de l'État.

a) Les étudiants fument moins que l'ensemble de la population

● Les étudiants ayant répondu à l'enquête de l'USEM sont 31 % à fumer, dont 15 % de manière excessive et 22 % ont déclaré à la LMDE être fumeurs réguliers. Il faut cependant relativiser cette constatation en rappelant que selon l'enquête précitée de l'OVE et l'étude réalisée par l'INSERM en 2003 à partir des données fournies par l'enquête ESCAPAD (enquête sur la santé et les consommations lors de l'appel de préparation à la défense) (40), les étudiants fument moins que les jeunes du même âge. Ainsi selon l'OVE, 71 % des étudiants sont non-fumeurs contre 55,9 % des jeunes de 18 à 25 ans et 8,4 % d'entre eux sont de gros fumeurs (au moins quinze cigarettes par jour). L'étude de l'INSERM indique que parmi les personnes de 17 à 30 ans, le pourcentage des fumeurs est significativement plus important chez les non étudiants (49 % versus 42,5 %). On remarque en outre une surreprésentation des hommes fumeurs chez les non étudiants où 45 % des femmes fument contre 52 % des hommes, cette différence de genre ne se retrouvant pas chez les étudiants.

● La consommation de tabac dépend fortement de l'origine sociale et du revenu

Les « chances » de fumer sont plus fortes chez les étudiants dont les parents ont un revenu mensuel de plus de 4 500 euros et lorsque l'étudiant exerce une activité rémunérée régulière. L'effet du revenu est très net sur la consommation, ce qui est assez logique eu égard au coût des cigarettes. Moins attendue est l'influence de l'origine sociale. L'analyse de l'OVE est la suivante : les étudiants dont les parents sont issus des catégories supérieures ont « un mode de vie plus exposé aux consommations, y compris quand elles sont pathogènes » (41).

 La consommation de tabac est associée au mode de vie et aux filières d'études

Plus les étudiants sont indépendants par rapport à leur famille d'origine, plus ils fument. L'INSERM avance les éléments d'explication suivants : « Cet effet protecteur de la vie au sein de la famille peut avoir plusieurs explications : assiste-t-on à une influence du cadre parental sur les comportements de santé des étudiants  et en particulier à la pression du milieu socioculturel des parents ? Doit-on plutôt lire ce résultat comme la conséquence d'une moins grande autonomie financière des étudiants qui vivent encore dans leur famille ? Il est également possible d'imaginer que les jeunes qui restent chez leurs parents ont un moindre désir d'indépendance ou d'émancipation que les autres, particularité dont la consommation de cigarettes pourrait être un des signes. »

En tout état de cause, cette constatation n'est pas neutre en termes de prévention et l'offre d'aide au sevrage tabagique pourrait être préférentiellement organisée dans les structures sociales liées à la recherche, par exemple, de logements (CROUS, cités universitaires).

L'OVE avance aussi un effet « filière », la consommation dépendant fortement du type d'étude. Ainsi, les étudiants des UFR (unités de formation et de recherche) de lettres fument plus que ceux de droit ou de sciences économiques. Le contenu des études exerce aussi un effet spécifique : les étudiants de médecine et des disciplines de santé où la nocivité du tabac est connue et les étudiants des disciplines sportives où l'on sait que fumer nuit aux performances sont moins enclins à fumer.

b) Des freins à la baisse du tabagisme subsistent

Le tabagisme se rencontre plus souvent chez les étudiants les moins studieux et les moins bien intégrés à leur famille d'origine. Il va aussi de pair avec un mode de vie plus irrégulier, avec un rapport au temps plus lâche et une discipline personnelle moins stricte. Les risques de fumer, et de fumer beaucoup, sont nettement plus élevés pour les étudiants qui jugent leur rythme de vie insatisfaisant. Les gros fumeurs sautent plus souvent des repas que les autres, parfois en raison du coût financier du tabac.

En même temps et presque paradoxalement, le tabagisme des étudiants reflète un environnement qui banalise et valorise le fait de fumer. La contribution écrite de l'INSERM à la mission confirme les résultats de l'enquête de l'OVE : la consommation de tabac est une habitude collective qui s'impose aux individus par initiation et par contagion, sous la pression de groupes de pairs qu'ils sont amenés à fréquenter en dehors de la famille et en marge de leurs études. Ainsi les étudiants qui se disent satisfaits de leur vie sociale ont plus de chance de fumer que ceux qui la trouvent non satisfaisante. Ceux qui participent à des activités associatives dans le cadre de leur établissement d'enseignement supérieur ont des chances plus grandes de fumer au moins quinze cigarettes par jour ; ceux qui participent à des réunions politiques ou syndicales ont des probabilités plus élevées d'être fumeur et gros fumeur (42).

Enfin, selon l'enquête de l'USEM, dans plus de 44,9 % des cas, les étudiants ont lié la consommation de tabac à une dépendance.

Toutes ces considérations doivent être prises en compte dans l'élaboration d'une politique de prévention du tabagisme auprès d'une population chez qui l'envie d'arrêter est tout de même forte. En effet, selon l'enquête de la LMDE, ils sont 60 % en moyenne à avoir déclaré vouloir cesser l'usage du tabac et ils ont majoritairement conscience des dangers du tabac. Ainsi, un peu plus de la moitié des étudiants fumeurs craignent « beaucoup ou pas mal » les maladies engendrées par le tabac, même si un cinquième d'entre eux ne les craint « pas du tout ».

La mission se félicite donc sur ce terrain de l'entrée en vigueur des dispositions relatives à l'interdiction de fumer dans les lieux publics : le décret n° 2006-1386 du 15 novembre 2006 vise en effet expressément les établissements d'enseignement supérieur où l'usage du tabac est totalement interdit.

2. Alerte sur l'alcool : une dégradation très forte des comportements

a)  Pas de consommation régulière mais des usages festifs à risque

● Un état des lieux unanime

Si selon l'enquête de l'OVE (43), 3,3 % seulement des étudiants déclarent consommer quotidiennement des boissons alcoolisées, 35,6 % en consomment au moins une ou deux fois par semaine.

Ces chiffres rejoignent ceux de l'enquête conjointe de l'OFDT, du CNRS, de l'INSERM, de l'INPES et de l'ORS-PACA précitée, selon laquelle : « Comparés au reste de la population des 18-25 ans, les usages des étudiants du supérieur présentent certaines particularités. Ils sont légèrement moins souvent consommateurs réguliers d'alcool (au moins trois fois par semaine, soit plus de dix fois par mois environ) : 15 % contre 21 %. Il en va de même pour la consommation quotidienne au cours des sept derniers jours. Les quantités déclarées par les étudiants sont également moindres en moyenne : la quantité moyenne s'élève à 2,5 verres contre 3. En revanche, ils sont légèrement plus nombreux à déclarer avoir été ivres au cours de l'année (39 % contre 35 %) et ils sont même légèrement plus nombreux à déclarer avoir été ivres de façon régulière (plus de dix ivresses au cours des douze derniers mois : 10 % contre 7 %). Les étudiants restent toutefois aussi peu nombreux que les autres jeunes du même âge à avoir une consommation potentiellement problématique d'alcool. »

Les enquêtes réalisées par les mutuelles confirment également ces tendances. 71 % des étudiants ont déclaré à l'USEM consommer de l'alcool, 10 % estimant leur consommation importante ou excessive, ce type de consommation étant par ailleurs plus fréquente chez les garçons. Selon la LMDE, 83 % d'étudiants reconnaissent consommer de l'alcool au moins occasionnellement.

● Un usage le plus souvent festif

En fait, la consommation d'alcool dans la population étudiante s'inscrit dans des espaces temps bien définis et se caractérise par sa discontinuité. Elle s'inscrit dans le cadre d'une conception binaire du temps avec l'idée d'une rupture nécessaire entre le temps du travail et le temps des sorties entre amis.

L'étude précitée de Mme Jacqueline Freyssinet-Dominjon dresse une intéressante typologie des « buveurs étudiants » :

- Le premier type est « le non-buveur et le buveur occasionnel » : un tiers des étudiants peuvent être rangés dans ce type, soit 36 % ;

- Le deuxième type « petit buveur régulier» ou «  buveur adulte » est le plus atypique (4 %). La consommation d'alcool de cette catégorie revêt un caractère régulier, souvent quotidien et modéré et les conduites d'excès sont réprouvées. Contrairement aux autres étudiants, ce type de buveur apprécie le goût du vin et boit surtout pour accompagner les repas ;

- Le troisième type ou « buveur du week-end ou VSD » est le plus typique de la population étudiante : il réunit 46 % des étudiants interrogés qui boivent des boissons alcoolisées lors des soirées du week-end. Ces étudiants tentent, sans toujours y réussir, de maîtriser leur alcoolisation. Les ivresses ne sont pas absentes mais elles sont occasionnelles et le plus souvent présentées comme non voulues. Ces étudiants estiment que l'alcool est nécessaire à la réussite d'une soirée et sont souvent sévères à l'encontre de ceux qui confondent le moyen et le but et qui boivent pour boire ;

- Le quatrième type est précisément caractérisé par le « boire pour boire » du lycéen prolongé. Un nombre non négligeable d'étudiants (14 % de la population enquêtée) se reconnaît dans cette devise. Ces étudiants aiment et recherchent l'ivresse. Les boissons sont associées aux fêtes et sorties entre amis qui sont explicitement organisées autour de l'alcool. On trouve dans cette manière de boire un certain nombre de comportements similaires à ceux observés chez les adolescents. Ces pratiques de « binge drinking (44)» (alcoolisation ponctuelle massive), assez classiques dans les pays anglo-saxons (Grande-Bretagne, États-Unis) et les Pays nordiques, sont relativement nouvelles en France.

La consommation d'alcool a une fonction éminemment sociale et les jeunes mentionnent rarement les agréments des boissons indépendamment de l'ambiance de la fête. C'est vraisemblablement ce qui explique le succès des boissons « prémix » auprès d'une population peu habituée à boire et peu sensible au goût des boissons alcoolisées. L'alcool est presque exclusivement associé aux soirées entre amis. Les enquêtes de la LMDE et de l'USEM confirment cette analyse. Selon la LMDE, l'alcool est avant tout associé à la fête (citée par 75 % d'entre eux) et à la convivialité (58 %). Viennent ensuite la détente (34 %) et le plaisir (37 %). À noter que les étudiants les plus jeunes sont plus nombreux à associer alcool et fête, tandis que le plaisir est de plus en plus cité quand l'âge augmente. La grande majorité des étudiants ayant répondu à l'enquête de l'USEM (neuf sur dix) boivent pour faire la fête.

b) Des pratiques inquiétantes

On peut estimer à 20 000 le nombre de soirées ou fêtes étudiantes organisées annuellement sous des formes différentes (6 000 pour les seules écoles de commerce). Pour leurs organisateurs, elles sont souvent un argument pour se faire élire au Bureau des élèves (BDE), ce qui entraîne une surenchère dans les promesses.  Certaines soirées donnent lieu à des abus, notamment quand est organisé un « open bar », où, moyennant le versement d'un droit d'entrée, la consommation est libre (45). Ainsi, sur le campus de l'École des hautes études commerciales (HEC) à Jouy-en-Josas, une soirée est organisée tous les jeudis. Le 28 septembre 2006 la soirée de rentrée baptisée « le retour du Jeudi », par allusion au film « le retour du Jedi » a été, selon la presse, « à la hauteur de sa réputation » et deux étudiants seraient tombés dans le coma (46). Les soirées d'une école supérieure de commerce de province sont d'une façon très évocatrice baptisées « Grand large » (47).

Lors de ces soirées, les entreprises commercialisant des boissons alcoolisées sont très présentes. 500 soirées annuelles sont associées à des marques qui financent gobelets, doseurs, gadgets et échantillons et surtout, offrent des remises sur les boissons aux organisateurs de la soirée.

L'usage de l'alcool étant principalement festif, les étudiants n'ont pas de sentiment de culpabilité. Ils ne se cachent pas et certains arborent même un calicot rouge sur leur blouse d'étudiant pour célébrer chaque coma éthylique. Certaines soirées donnent lieu à des concours d'éthylotest...

Les connotations négatives liées à l'alcool arrivent, dans l'enquête de la LMDE, loin derrière l'idée de fête : l'excès, la dépendance et enfin la déprime ne sont exprimés que par respectivement 23 %, 18 % et 11 % des étudiants interrogés.

On relève chez les étudiants une véritable attitude de déni. En effet, ils ne se perçoivent pas comme alcooliques et affirment avoir une maîtrise suffisante de la situation pour pouvoir arrêter l'usage de l'alcool quand ils l'auront décidé. En tout état de cause, ils se considèrent à l'abri de la dépendance alcoolique à la sortie des études. D'ailleurs il faut noter que, selon l'étude précitée de Mme Jacqueline Freyssinet-Deminjon, les étudiants condamnent deux manières de boire : d'une part celle de l'alcoolique, figure stéréotypée de la personne seule, accoudée au comptoir et d'autre part celle du buveur modéré et quotidien, c'est-à-dire souvent celle de leurs parents.

M. François Beck explique en grande partie ce déni par les facteurs de protection culturels et financiers dont bénéficient ces étudiants. Ils s'estiment capables, grâce à leur capital socioculturel, d'arrêter vite et sans dommage.

Le premier risque immédiat lié à la consommation d'alcool est celui des accidents de la route. Les jeunes de 15 à 24 ans représentent 13 % de la population française, mais 28 % des tués sur la route. Les accidents de la circulation sont la première cause de mortalité pour cette tranche d'âge (on rappellera que pour l'ensemble de la population, un accident mortel sur trois survient à cause de l'alcool).

La population étudiante est consciente de ce risque et a favorablement accueilli les opérations du « conducteur désigné » mises en place par l'association « La route des jeunes » (ce système est la transposition de celui qui existe déjà depuis de nombreuses années en Belgique et dans les pays d'Europe du Nord).

Cependant les risques liés à la violence, aux comportements délictueux et à la dépendance à l'alcool sont peu perçus, alors que 15 % des étudiants disent boire par dépendance. L'ensemble de ces comportements et attitudes à l'égard de l'alcool doit être pris en compte dans l'élaboration d'une politique de prévention à l'égard d'une population qui a du répondant, a réfléchi à la question et sur laquelle il est donc plus difficile d'avoir prise.

3. Une banalisation préoccupante de l'usage de certaines drogues

a) Des usages réguliers et dans les mêmes proportions que chez les jeunes du même âge

Si l'usage de tabac et la consommation régulière d'alcool sont moins développés que dans l'ensemble de la population, les autres drogues, en particulier le cannabis, sont consommées dans les mêmes proportions. D'après l'étude conjointe de l'OFDT, CNRS, INSERM, INPES et ORS/PACA précitée, les étudiants s'avèrent un peu plus souvent consommateurs occasionnels (30 contre 20 %) que les autres jeunes mais l'usage régulier n'est toutefois pas plus répandu parmi eux.

Selon l'enquête de l'USEM, 15,7 % des étudiants dé