________________________ OFFICE PARLEMENTAIRE
D'ÉVALUATION ________________________
RAPPORT SUR LE CLONAGE, LA THÉRAPIE
CELLULAIRE
Table des matières SAISINES 7 INTRODUCTION 9 PREMIèRE PARTIE : ELéMENTS DINFORMATION SUR LE CLONAGE CLONAGE REPRODUCTIF ET CLONAGE « THéRAPEUTIQUE » 13 I - Données générales sur le clonage reproductif : définition et techniques 13 1. Le clonage par scission dembryon 14 2. Le clonage par transfert nucléaire 14 II - Lexpérimentation animale du clonage reproductif par transfert de noyau 15 1. Les développements de la recherche 15 1.1. Lapplication du clonage reproductif à plusieurs espèces de mammifères 15 1.2. Le clonage à partir de cellules somatiques adultes 16 2. Lefficacité des résultats 17 2.1. Le rendement encore très faible de la méthode en termes de naissances 17 2.2. Fragilité et anomalies affectant les animaux clonés à partir de cellules somatiques adultes 18 III - Lintérêt du clonage animal reproductif : recherche fondamentale et applications médicales et pharmaceutiques 20 1. Le clonage et la recherche biologique fondamentale 20 2. Les ressources offertes par lassociation transgenèse-clonage 21 2.1. Lefficacité escomptée du couplage transgenèse-clonage 22 2.2. Transgenèse ciblée et création de nouveaux modèles animaux 23 2.3. La production de protéines thérapeutiques 24 2.4. Transgenèse et xénogreffes 25 3. Un développement industriel encore aléatoire compte tenu de la fragilité des résultats et des contestations touchant la propriété intellectuelle 27 IV - Du clonage reproductif animal au clonage thérapeutique humain 28 DEUXIèME PARTIE : THéRAPIE CELLULAIRE ET MéDECINE RéGéNéRATRICE 31 I Les applications déjà éprouvées de la thérapie cellulaire 32 1. Les greffes allogéniques de cellules souches hématopoïétiques (CSH) 32 1.1. Le prélèvement de CSH à partir du sang périphérique 32 1.2. Le prélèvement de CSH à partir du sang placentaire 33 2. Les greffes de peau 33 II Les démarches expérimentales en cours : tissus et cellules 35 1. Lingénierie tissulaire 35 2. La greffe de cellules allogéniques 37 2.1. La greffe de cellules adultes 38 2.1.1. Les cellules du foie (hépatocytes) 38 2.1.2. Les cellules pancréatiques (îlots de Langerhans) 40 2.2. La greffe de cellules ftales 43 2.2.1. Les cellules souches hématopoïétiques (cellules de foie ftal) 43 2.2.2. Les neurones ftaux 45 III Les perspectives ouvertes par les cellules souches 49 1. Définition et typologie des cellules souches 49 2. Les cellules souches pluripotentes : des perspectives prometteuses encore grevées de larges incertitudes 50 2.1. Les ressources attendues des cellules souches pluripotentes 51 2.1.1. Un intérêt immédiat pour la recherche 51 2.1.2. Les applications thérapeutiques à plus long terme 52 2.2. Les problèmes à résoudre 55 2.2.1. Lobtention des cellules souches pluripotentes 55 2.2.1.1. Lobtention à partir dembryons in vitro et de ftus avortés 55 2.2.1.2. Lobtention par clonage thérapeutique : obstacles techniques, objections éthiques et risques médicaux 58 2.2.2. Le contrôle de la différenciation et la prévention des risques tumorigènes 62 3. Les cellules souches adultes : de nouvelles perspectives pour la thérapie cellulaire 64 3.1. La découverte de cellules souches neuronales 65 3.2. La plasticité des cellules souches adultes 67 3.3. Un intérêt thérapeutique qui justifie un élargissement du champ de la recherche sur les cellules souches 68 TROISIèME PARTIE : ENJEUX éCONOMIQUES ET DéBATS JURIDICO-SCIENTIFIQUES 71 I La situation de la recherche dans le monde anglo-saxon 71 1. Les stratégies commerciales anglo-américaines 71 2. Les débats en cours sur un assouplissement de lencadrement législatif et réglementaire 75 2.1. Aux Etats-Unis : des fonds fédéraux peuvent-ils soutenir la recherche sur les cellules souches pluripotentes ? 75 2.1.1. Létat actuel du droit 75 2.1.2. Vers un financement public de la recherche 76 2.2. Au Royaume-Uni : convient-il de légaliser le clonage humain à but thérapeutique ? 78 2.2.1. Rappel du droit en vigueur 78 2.2.2. Les recommandations des experts et le sursis à statuer du Gouvernement 79 Audition du 30 septembre 1999 Professeur Pierre CESARO, chef du service de neurologie de lHôpital Henri-Mondor de Créteil, professeur Gilles DEFER, chef du service de neurologie du CHRU de Caen, et docteur Marc PESCHANSKI, directeur de lUnité 421 de lINSERM « Neuroplasticité et thérapeutique » Audition du 7 octobre 1999 Professeur Jean-Pierre CAMPION, Centre hospitalier régional universitaire de Rennes Auditions du 21 octobre 1999 1. Professeur François FORESTIER, chef du service de médecine et biologie ftale à lInstitut de puériculture de Paris 2. Professeur Jean-Louis TOURAINE, chef du service de néphrologie, Hôpital Edouard-Herriot de Lyon Audition du 28 octobre 1999 Professeur Jean-Paul VERNANT, chef du service dhématologie à la Pitié-Salpêtrière, président de la Société française de greffe de moelle Auditions du 10 novembre 1999 1. Professeur Claude SUREAU, membre de lAcadémie de médecine 2. Docteur François PATTOU, Centre hospitalier régional universitaire de Lille Audition du 2 décembre 1999 M. Charles THIBAULT, Professeur émérite à lUniversité Paris VI- Pierre et Marie Curie Auditions du 9 décembre 1999 1. Dr Philippe BRACHET, U 437 de lINSERM (Immuno-intervention dans les allo et xénotransplantations) 2. M. Jacques SAMARUT, directeur de recherche au CNRS, chef du groupe « Oncogenèse virale et différenciation cellulaire » à lENS de Lyon, et Mme Martine LOISEAU, chargée de mission éthique au département des sciences de la vie au CNRS Audition du 26 janvier 2000 M. Michel FOUGEREAU, conseiller scientifique pour les sciences de la vie et de la médecine à la Direction de la Recherche, professeurs Alain FISCHER (Université Paris V) et Marc TARDIEU (Université Paris XI) COMPTE RENDU DES AUDITIONS PUBLIQUES DU 25 NOVEMBRE 1999 Le rôle des autorités britanniques de régulation en matière de thérapie cellulaire et de clonage, et la ligne adoptée par les différents pays de lUnion européenne. Docteur Anne Mc LAREN, Membre de lHFEA et du Groupe européen déthique des sciences et des nouvelles technologies Les conséquences médicales de la recherche sur les cellules souches pluripotentes. M. John GEARHART, Professeur de gynécologie et dobstétrique à lUniversité Johns Hopkins de Baltimore Les applications du clonage animal reproductif et les perspectives économiques escomptables dans ce domaine. M. Ian WILMUT, Professeur à lInstitut Roslin dEdimbourg Les objectifs de recherche, les prévisions et la stratégie générale de la société Geron Bio-Med. M. Simon BEST, Directeur général de Geron Bio-Med La législation américaine et les évolutions prévisibles en matière de clonage et de recherche sur les cellules embryonnaires. Mme Lori ANDREWS, Professeur de droit à lUniversité de Chicago Le statut de lembryon. M. Gordon DUNSTAN, Professeur émérite de théologie morale et sociale au Kings College de Londres, Membre du Nuffield Council on Bioethics de 1991 à 1995
Le thème de ce rapport dont lOffice a été saisi conjointement par les bureaux de lAssemblée nationale et du Sénat avait été proposé par le professeur Axel KAHN lors de la réunion tenue le 20 janvier 1999 avec le Conseil scientifique de lOffice. En nous en confiant lélaboration, lOffice nous a permis de prolonger et dapprofondir un certain nombre de questions que nous avions évoquées succinctement dans notre précédent rapport consacré à lapplication de la loi n° 94-654 du 29 juillet 1994 relative au don et à lutilisation des éléments et produits du corps humain, à lassistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal. Nous navions traité quincidemment du clonage, le législateur de 1994 ne layant pas abordé puisque cette technique ne semblait pas, à lépoque, applicable à lhomme. Depuis la naissance, en juillet 1996, de Dolly, premier clone somatique dun mammifère adulte, les expériences se sont multipliées : obtention en 1997 dune brebis clonée transgénique dont le lait est susceptible de produire une protéine thérapeutique, puis de deux primates clonés à partir de cellules embryonnaires ; naissance en juillet 1998 de 22 clones de souris à partir de cellules adultes dans un laboratoire de Hawaï ; annonce, en novembre 1998 non confirmée par une publication scientifique de lobtention dun embryon par implantation dune cellule somatique humaine dans un ovule de vache énucléé. Parallèlement, se développent des interrogations sur lâge réel et la fragilité des animaux produits par clonage somatique. Nous avions déjà souligné, et nous y revenons plus en détail dans le cadre de ce nouveau rapport, les utilisations potentielles prometteuses dont le clonage animal peut être le vecteur dans le domaine de la médecine et de la recherche médicale : amélioration des connaissances génétiques et physiologiques, réalisation de modèles de maladies humaines, production à un moindre coût de protéines thérapeutiques, constitution de banques dorganes et de tissus servant à des xénogreffes. Plus inquiétante, en revanche, est la perspective que le perfectionnement des techniques sur le modèle animal ne conduise à lexpérimentation sur lhomme du clonage reproductif. Proclamations, résolutions et interdictions se sont multipliées ces deux dernières années à léchelon européen comme au plan mondial pour faire barrage à une telle éventualité. La prochaine révision de la loi française conduira vraisemblablement à linscription dune prohibition plus explicite dans notre droit interne. Cependant, le débat sur lapplication à lhomme des techniques de clonage a pris une dimension nouvelle avec lintroduction dune distinction entre le clonage reproductif unanimement condamné et le clonage thérapeutique dont de nombreux scientifiques soulignent aujourdhui lintérêt quil pourrait revêtir dans lexploitation des ressources médicales offertes par les cellules souches pluripotentes. Récemment isolées et mises en culture par deux équipes de chercheurs américains, ces cellules ont la capacité de se différencier, sous linfluence de facteurs biologiques et chimiques, en cellules appartenant aux trois types de tissus (endoderme, ectoderme, mésoderme) et pourraient être utilisées dans le traitement des diverses maladies dues à des lésions cellulaires (Parkinson, diabète, dystrophie musculaire ). Pour exploiter au mieux leur potentiel thérapeutique et surmonter les problèmes de rejet immunitaire, lune des solutions envisagées consisterait à transférer le matériel génétique des cellules du patient dans un ovocyte énucléé, à laisser lembryon se développer jusquau stade du blastocyste puis à prélever dans la masse cellulaire interne et à mettre en culture les cellules pluripotentes en tous points semblables à celles de ladulte qui leur aura donné naissance. Cest à cette technique que renvoie la notion de clonage thérapeutique, également dénommée « somatic cell nuclear transfer » (transfert du noyau de cellule somatique) par les anglo-saxons. Les champs considérables que les cellules souches embryonnaires sont susceptibles douvrir à la thérapie cellulaire ne doivent pas pour autant conduire à négliger les possibilités offertes par les cellules souches ftales et adultes qui possèdent, à des degrés moins élevés, des capacités de différenciation porteuses de nombreuses applications thérapeutiques et ne soulèvent pas les mêmes problèmes éthiques. Ainsi sétablit, à travers cette présentation liminaire, la complémentarité entre les trois termes du rapport qui nous a été confié. Il sinscrit, comme le précédent, dans la perspective dune révision de la loi de 1994 qui ninterviendra vraisemblablement pas avant le second semestre de lan 2000. Cependant, la démarche est ici prospective et non plus évaluative, lobjectif étant déclairer les choix du Parlement en faisant le point sur létat de la science sans négliger les enjeux économiques qui stimulent la recherche, notamment aux Etats-Unis. Nous avons voulu clairement distinguer ce qui est dores et déjà possible de ce qui sera réalisable à court et à moyen terme en faisant apparaître les diverses voies que pourrait emprunter la thérapie cellulaire. Sans placer au premier plan la dimension éthique du problème, il nous a paru nécessaire, comme nous avions pu le faire précédemment, de mettre en évidence la tension existant entre les principes posés en 1994 (et, notamment, le respect de la vie dès son origine) et les perspectives thérapeutiques offertes par le progrès scientifique, perspectives qui pourraient conduire à certains assouplissements du cadre législatif en vigueur. Enfin, le contexte européen et international devait également être pris en compte, quil sagisse du problème de la brevetabilité des techniques ou de lharmonisation des législations relatives au clonage et à lutilisation de lembryon à des fins de recherche. Le contenu de ce rapport sappuie très largement sur les informations et réflexions que nous ont apportées les praticiens et chercheurs français. Une journée dauditions publiques, très riche denseignements, a, dautre part, permis dentendre quelques-uns des meilleurs spécialistes de la recherche sur le clonage et les cellules souches dans les deux pays (Etats-Unis et Royaume-Uni) où elle est la plus avancée. Le compte rendu de ces diverses auditions est reproduit en annexe du rapport. * * * Nous tenons à exprimer notre gratitude aux experts qui, malgré des emplois du temps très chargés, ont bien voulu nous guider dans lorientation de notre réflexion et le choix de nos auditions. Ce comité de pilotage comprenait : - le professeur Axel KAHN ; - le docteur Jacques MONTAGUT, directeur de lIFREARES (Institut francophone de recherche et détudes appliquées à la reproduction et à la sexologie), membre du comité national déthique ; - le docteur Bernard LOTY, directeur médical de lEtablissement français des greffes ; - le professeur Jean-Paul RENARD, directeur de recherche à lINRA. Nos remerciements vont également au docteur Françoise TOURAINE-MOULIN et à Mme Brigitte MELIN qui nous ont apporté, à Washington et à Londres, un concours efficace pour organiser laudition des experts américains et britanniques. Première
partie : Précisons demblée que le clonage reproductif humain et les problèmes philosophiques, juridiques et médicaux que soulèverait sa mise en uvre ne seront pas ici abordés. Sur le plan expérimental, aucun pas décisif na dailleurs été franchi même si une équipe sud-coréenne a prétendu, sans publication scientifique à lappui, être parvenue à créer un embryon humain développé jusquau stade de quatre cellules selon la technique mise au point par lInstitut Roslin dEdimbourg. Sur le terrain éthique et juridique, beaucoup a été et sera encore écrit mais il nentre pas dans notre mission dapporter une contribution supplémentaire à ce vaste débat dès lors que notre étude ne doit envisager le clonage que sous langle de ses applications thérapeutiques. Il nous a paru cependant nécessaire de consacrer un certain nombre de développements au clonage animal reproductif par transfert nucléaire, dune part parce que cette même technique pourrait, avec des finalités différentes, être utilisée dans le cadre de la thérapie cellulaire, dautre part parce que ce type de clonage offre lui aussi pour lhomme, à plus ou moins long terme, des applications thérapeutiques du plus haut intérêt. I - Données générales sur le clonage reproductif : définition et techniques On sen tiendra ici à lénonciation de quelques données simples destinées à faciliter la compréhension générale des problèmes soulevés par ces techniques. Le clonage vise à la production asexuée, à partir dune cellule ou dun organisme, dentités biologiques génétiquement identiques à cette cellule ou à cet organisme. Il sagit donc ici dune reproduction et non dune procréation qui « se ramène, au niveau cellulaire, à lalliance au sein de lélément féminin de deux moitiés aléatoires de lADN, chacune spécifique dun des membres du couple » 1. Aussi la distinction couramment utilisée aujourdhui entre clonages reproductif et non reproductif nest-elle guère satisfaisante au plan scientifique et mieux vaudrait séparer nous aurons loccasion dy revenir le clonage reproductif dorganismes et le clonage reproductif de lignées cellulaires 2. Deux procédés sont utilisables pour parvenir à cette duplication génétique. 1. Le clonage par scission dembryon Ce procédé est le plus facile à mettre en uvre et, sans doute, le plus efficace. Il consiste à déclencher artificiellement in vitro ce qui se produit à létat naturel chez les mammifères en cas de gémellité vraie (jumeaux monozygotes). Lorsque lembryon fécondé se divise en deux cellules, on sépare celles-ci de façon que chacune delles produise à son tour un embryon. La scission de lembryon de mouton ou de vache permet des taux de gestations gémellaires élevés (plus de 60 %). « Mais lopération ne peut être renouvelée sur les demis (ou quarts) dembryons obtenus, car les cellules qui ont été séparées se trouvent déjà engagées dans le programme de développement. » 3 La faisabilité de cette méthode a été récemment démontrée chez le primate 4. Lobjectif était de créer une fratrie composée danimaux parfaitement identiques pouvant servir de modèles de maladies ou de cobayes pour lexpérimentation thérapeutique. 2. Le clonage par transfert nucléaire Il consiste à introduire, dans le cytoplasme dun ovule non fécondé dont on a retiré le matériel nucléaire, le noyau dune cellule provenant dun embryon, dun ftus ou dun organisme adulte. « On cherche à leurrer le cytoplasme de lovocyte qui tente alors dorganiser le nouveau noyau pour lui redonner ses caractéristiques embryonnaires. » 5 · On peut utiliser des cellules embryonnaires à un stade où elles sont encore peu différenciées (embryon de 32 à 64 cellules). Il est alors théoriquement possible de reproduire un embryon en autant dexemplaires quil compte de cellules pourvoyeuses de noyaux. Cet artifice est utilisé depuis une douzaine dannées pour produire des clones chez les principaux mammifères délevage, 6 à 10 % des embryons reconstitués aboutissant à une naissance. Plus récemment (1997), lopération a été réussie avec des primates. · Lutilisation de cellules déjà différenciées prélevées sur un individu adulte permet de disposer dune source illimitée de noyaux. Comme lindique Jean-Paul RENARD, une simple biopsie de quelques millimètres carrés suffit pour fournir plusieurs milliers de cellules. Mais lopération est alors plus aléatoire car lactivité de ces noyaux doit nécessairement être reprogrammée pour leur faire acquérir les caractéristiques de noyaux dembryon. Ce clonage par transfert de noyau de cellule somatique prélevée sur un individu adulte est celui qui a abouti à la naissance, en juillet 1996, de la brebis Dolly. Depuis cette date, les expériences se sont multipliées. Quels ont été les progrès accomplis, les résultats obtenus ? Quelles interrogations subsistent sur les effets de cette méthode ? Cest ce que lon examinera maintenant. II - Lexpérimentation animale du clonage reproductif par transfert de noyau 1. Les développements de la recherche Plusieurs étapes significatives ont été franchies au cours de ces trois dernières années dans un climat de compétition fortement exacerbé par les enjeux économiques. Aussi convient-il daccueillir avec prudence les annonces triomphalistes des laboratoires et de ne retenir que les informations auxquelles leur publication dans des revues de haut niveau scientifique confère une incontestable crédibilité. Ces précautions prises, deux types davancées semblent pouvoir être mis en évidence. Les premiers résultats avaient été obtenus sur des ovins. Au cours de lannée 1998, ont été rapportés des clonages de souris, de veaux et de chèvres à partir de cellules ftales ou de cellules adultes. Sagissant des bovins et des caprins, animaux à forte production laitière, lintérêt du clonage est associé, comme on le verra plus loin, à celui de la transgenèse permettant la production de protéines pharmaceutiques et médicales. Les recherches sur le porc et le lapin ont été jusquici infructueuses. Quant aux primates, deux clones de singes rhésus produits à partir de cellules embryonnaires sont nés en mars 1997 au Centre de primatologie de Beaverton (Oregon). En revanche, si ce même centre a pu obtenir des embryons clonés à partir de cellules somatiques, aucune grossesse na jusquici été menée à terme après transfert in utero. Plus la cellule donneuse de noyau est différenciée, plus sa « reprogrammation » est difficile et plus, par voie de conséquence, les chances de succès sont aléatoires. Rappelons que 277 tentatives infructueuses de transfert ont précédé la naissance de Dolly, premier clone dun mammifère adulte. Un premier progrès important a été réalisé en juillet 1998 6 par léquipe du docteur YANAGIMACHI (Université de Hawaï) qui a produit 22 souris à partir de cellules du cumulus ovarien prélevées sur des animaux adultes. Cinquante souris supplémentaires et trois générations de « clones de clones » ont été obtenues après ce premier résultat. Quelques mois plus tard 7, une équipe japonaise (Université Kinki, Nakajami, Nara) créait 8 veaux à partir de cellules du tissu ovarien et de loviducte prélevées sur un animal adulte. Plus récemment encore, ont été rapportés des résultats obtenus à partir de cellules prélevées sur des animaux mâles alors quil navait été fait usage jusquici que de cellules rattachées au système reproductif de la femelle (glande mammaire, tissu ovarien, oviducte). Léquipe de Hawaï a ainsi créé un clone mâle de souris 8. De son côté, une équipe américano-japonaise (Institut de Kagoshima et Université du Connecticut) a produit un veau à partir de fibroblastes provenant de loreille dun taureau de 17 ans 9. Cette dernière expérience présente un intérêt supplémentaire dans la mesure où les cellules utilisées ont été maintenues en culture durant une période prolongée, allant jusquà trois mois. Ainsi dispose-t-on dassez de temps pour pratiquer sur le patrimoine génétique des interventions sophistiquées et obtenir des populations de cellules purifiées porteuses de toutes les modifications souhaitées (délétions homozygotes, mutations conditionnelles, transgène, etc.). Mieux quun long commentaire, le tableau ci-après, établi daprès les expériences menées à lINRA par lunité de recherche du professeur Jean-Paul RENARD, illustre la faiblesse de ce rendement.
1 avortement tardif 2 dont 1 mort-né, 2 morts à la naissance et 1 mort deux mois après la naissance (daprès Y. HEYMAN,
J.P. RENARD Anim. Reprod. Sc., 1996, 42, 427-436 Comme la indiqué le professeur Charles THIBAULT 10, le taux déchec constaté avec des cellules provenant de tissus de ftus âgés ou dadultes résulte dune mortalité embryonnaire tardive qui ne se produit jamais dans des conditions normales de procréation. Cette donnée est actuellement constante et les quelques expériences qui ont pu linfirmer sont encore trop exceptionnelles pour être significatives. Globalement, souligne le professeur THIBAULT, on peut estimer que le rendement est de : - 7 à 10 % avec des noyaux de blastocystes - 2 % avec des cellules dorigine ftale - = 1 % avec des cellules somatiques adultes. Comment expliquer cette efficacité réduite ? Citons ici Ian WILMUT, créateur de la brebis Dolly : « Au cours dexpériences de transfert nucléaire réalisées sur des grenouilles il y a presque 30 ans, à Cambridge, John GURDON a observé que le nombre des embryons qui survivent et qui deviennent des têtards diminue à mesure que les cellules donneuses sont prélevées à des stades de différenciation plus avancés. Nous avons obtenu les mêmes résultats avec des mammifères. Daprès toutes les études de clonage décrites, une proportion notable dembryons et de ftus meure : un à deux pour cent seulement dembryons franchissent le cap de la naissance. De surcroît, la mortalité postnatale est importante. « On ignore la cause de cette surmortalité, mais elle indique que lon ne maîtrise pas parfaitement la reprogrammation génétique qui seffectue avant la naissance des jeunes animaux viables. Il suffit quun seul gène sexprime de façon inappropriée pour que lembryon cesse de se développer, faute dune protéine vitale. Or, une telle reprogrammation met probablement en jeu des milliers de gènes selon un scénario partiellement aléatoire. Diverses améliorations techniques pourraient réduire la mortalité. » 11 Le propos très prudent du savant écossais conduit à tempérer le caractère triomphaliste de certaines annonces dont la grande presse a pu se faire lécho. Aucun progrès décisif ne sera sans doute acquis de façon irréversible tant que subsistera lignorance des chercheurs sur les mécanismes par lesquels le cytoplasme dun ovocyte peut mettre en uvre la lecture complète et ordonnée du génome de luf fécondé ou de luf reconstitué. On ne dispose encore que dinformations limitées sur les pathologies du développement qui peuvent affecter les mammifères obtenus par clonage, les chercheurs faisant plus volontiers état de leurs succès que de leurs échecs. Linaltérable bonne santé affichée depuis plus de trois ans par la brebis Dolly ne doit cependant pas dissimuler les problèmes susceptibles de se poser en ce domaine, au moins pour les gros animaux. Cest à une équipe française, financée sur fonds publics, que revient le mérite davoir fourni récemment sur ce point un certain nombre déclairages qui peuvent susciter quelques interrogations. Dans une étude publiée par le Lancet du 1er mai 1999, le laboratoire de biologie cellulaire et moléculaire, département de physiologie animale, de lINRA a rapporté le cas dun veau, né dun clonage à partir dune cellule adulte, qui, après six semaines de développement normal, a perdu ses globules rouges et ses lymphocytes et est mort au bout de dix jours danémie sévère. Les cellules utilisées comme sources de noyaux avaient été prélevées sur un animal lui-même issu dun clonage embryonnaire ; le même protocole avait été utilisé pour obtenir cet animal sans que de tels problèmes apparaissent, ni dailleurs pour plus dune centaine dautres veaux obtenus dans ce laboratoire par la même technique de clonage embryonnaire. Les facteurs techniques liés à lopération peuvent dont être écartés. En outre, lanimal donneur fait partie dun clone de trois animaux dont la santé ne sest pas altérée, ce qui permet de repousser lhypothèse dun problème lié à la constitution génétique de l'animal donneur. Lautopsie na décelé aucune anomalie circulatoire mais un déficit global du système de production des cellules sanguines et, en particulier, des lymphocytes. Le thymus, organe clef du développement immunitaire, était de taille très réduite. Des constatations similaires avaient pu être faites sur Marguerite, premier veau cloné par lINRA à partir dune cellule dun ftus de 60 jours, morte elle aussi dune anémie sévère au bout de six semaines, en 1998. Diverses autres anomalies ont pu être observées chez des animaux produits à lINRA : taille trop élevée, anomalies cardiaques et respiratoires, dème généralisé et épanchements liquidiens dans les cavités. Les chercheurs de Jouy-en-Josas mettent en cause des facteurs inhérents au clonage somatique, tels que le prélèvement aléatoire dun noyau donneur porteur dune mutation, ou un défaut de régulation au cours de la reprogrammation du noyau. Jean-Paul RENARD souligne que la recherche des causes de ces pathologies nécessite le recueil de données épidémiologiques dont la collecte est difficile car de nombreux chercheurs travaillent pour des sociétés de biotechnologie privées qui ne commentent pas volontiers les décès de leurs clones. Quel est lâge réel des animaux clonés par transfert nucléaire ? Cette interrogation est née des constatations effectuées par les chercheurs de la firme PPL Therapeutics et leurs collaborateurs du Roslin Institute et publiées dans la revue Nature du 27 mai 1999. Elles portent sur la longueur des télomères, séquences de nucléotides situées à chaque extrémité des chromosomes. On sait que chaque division cellulaire en dehors du tissu embryonnaire où agit la télomérase est accompagnée dun raccourcissement des télomères qui décroissent avec lâge, jusquà atteindre une taille critique au delà de laquelle surviennent des anomalies de la division. Comparés à ceux danimaux témoins du même âge, les télomères de Dolly et de deux autres brebis clonées se sont révélés plus courts (20 % environ dans le cas de Dolly). Lexplication la plus probable, selon les chercheurs, est que la longueur des télomères chez les animaux clonés reflète celle des noyaux transférés. En dautres termes, le transfert du noyau dune cellule adulte dans une cellule plus jeune ne remet pas « lhorloge biologique » des chromosomes à zéro. Pour autant, on ignore si lâge physiologique des animaux nés par clonage est précisément reflété par la longueur de leurs télomères. Selon Axel KAHN, on ne peut affirmer que la télomérase constitue lhorloge biologique principale de la sénescence. La question mérite quon lui apporte une réponse précise dans léventuelle perspective, que lon examinera plus loin, du recours au clonage dans le cadre de la thérapie cellulaire. Au vu des informations que nous venons de rapporter, le constat que lon peut établir est très nuancé : en dépit de progrès spectaculaires, le clonage par transfert nucléaire constitue à lheure actuelle une technique aléatoire, de faible rendement et dont les résultats sont hypothéqués par des incertitudes quune pratique plus prolongée permettra seule de dissiper. Malgré ce taux déchec élevé et ces divers aléas, un certain nombre darguments militent en faveur dune poursuite de la recherche sur les mammifères délevage et de laboratoire. Laissant de côté ceux qui se rattachent aux enjeux zootechniques de maîtrise de la reproduction, on évoquera ci-après lintérêt du clonage animal reproductif pour la recherche fondamentale et les applications médicales et pharmaceutiques. III - Lintérêt du clonage animal reproductif : recherche fondamentale et applications médicales et pharmaceutiques 1. Le clonage et la recherche biologique fondamentale Le professeur THIBAULT énonce ainsi les faits fondamentaux concernant le fonctionnement du vivant sur lesquels les recherches relatives au clonage animal reproductif pourraient apporter des lumières 12 : - Quels sont les facteurs qui, dans un ovocyte mûr, sont capables dinitier lactivation du génome de luf en développement à partir du stade 2, 4 ou 8-16 cellules ? - Comment ces facteurs peuvent-ils aussi initier lactivation de la totalité du génome dun noyau appartenant à une cellule différenciée qui nétait apparemment capable dutiliser que des gènes codant pour des protéines spécifiques du tissu auquel il appartenait (protéines du lait pour la mamelle, kératine pour lépiderme) ? - Comment, au cours de la différenciation, séteignent les gènes qui ne seront plus utilisés et comment, corrélativement, sactivent les gènes spécifiques ? De son côté, Jean-Paul RENARD souligne que létonnant pouvoir « reprogrammateur » que manifeste le cytoplasme de luf reste aujourdhui peu compris. « Il met en jeu des remaniements complexes de lorganisation des protéines qui organisent le noyau (la chromatine) et impose des états de conformation étroitement contrôlés à la molécule support des gènes, lADN. Or cette plasticité fonctionnelle du génome des cellules différenciées se manifeste aussi quand des cellules acquièrent un comportement de cellules cancéreuses. Par exemple, des cellules cancéreuses bronchiques sécrètent des hormones présentes normalement dans lhypophyse. Le clonage est donc, pour la recherche biomédicale, une voie supplémentaire de recherche pour une meilleure compréhension des mécanismes qui conduisent au dérèglement de lactivité des gènes. Il pourrait être riche denseignement pour des études de base sur la différenciation et le vieillissement cellulaires. » 13 Sur un ton plus caustique, Jacques TESTART observe quant à lui que la réussite du clonage apporte dores et déjà une démonstration scientifique qui « va à lencontre de la mystification généralisée qui voudrait nous faire croire au tout-génétique : le clonage a démontré limportance du facteur cytoplasmique pour contrôler lexpression du génome, cest-à-dire la dépendance du génétique par rapport à des facteurs variés (épigénétiques, environnement) » 14. 2. Les ressources offertes par lassociation transgenèse-clonage La naissance de la brebis Polly, annoncée par le Roslin Institute au cours de lété 1997, fit moins de bruit que celle de Dolly, quelques mois plus tôt. Il est vrai que Polly avait été clonée à partir dun fibroblaste de ftus, cellule moins différenciée que celle utilisée pour la création de son illustre congénère. Elle nen constituait pas moins une nouveauté scientifique considérable puisquil sagissait du premier gros mammifère cloné porteur du gène dune protéine humaine : le facteur IX de coagulation 15. Cette application concrète du clonage aux biotechnologies animales représente pour la transgenèse une avancée notable. La création danimaux transgéniques fait lobjet de recherches poussées depuis une dizaine dannées compte tenu des applications quelle peut offrir, dune part pour la production de protéines thérapeutiques, dautre part pour la transplantation chez lhomme dorganes « humanisés » susceptibles de surmonter lobstacle immunitaire. Si les résultats sont restés jusquici assez décevants, cela tient en partie à la faible efficacité des méthodes employées ; le recours au clonage par transfert nucléaire permettrait, selon les avis autorisés, daccomplir sur ce point des progrès très sensibles. La méthode de transgenèse la plus couramment appliquée jusquici consiste à injecter un fragment génétique une séquence dADN comportant un gène intéressant dans un grand nombre dovules fécondés. Quelques chromosomes incorporent ce fragment dADN qui sexprime alors dans cette cellule, dans les cellules filles, et chez lanimal après la naissance. Celui-ci transmet le fragment dADN à sa descendance. Cette technique, dite de la micro-injection, est lente, imprécise et peu rentable : 1 à 4 % des animaux nés après de telles manipulations expriment la protéine recherchée. Si, en revanche, on modifie génétiquement les cellules utilisées comme donneuses lors dun transfert nucléaire, le risque est nul dobtenir un animal mosaïque dont les cellules de la lignée germinale nont pas intégré le transgène et qui ne peut, par conséquent, transmettre le nouveau caractère à sa descendance. La transfection des cellules avant le clonage permet aussi, en théorie, de modifier un génome de façon plus importante et plus précise en utilisant des chromosomes artificiels ou en réalisant un remplacement de gène. Daprès les chercheurs du Roslin Institute, le clonage, comparé à la micro-injection dembryons, permet de diminuer dun facteur 2,5 le nombre de brebis nécessaires à lobtention dun agneau transgénique. Les cellules effectivement transfectées sont porteuses, outre le gène dintérêt, dun gène marqueur (codant par exemple une résistance à un antibiotique) et leur sélection est infiniment plus aisée à mettre en uvre que des tests de détection sur embryon. De plus, le sexe est prédéterminé par la cellule donneuse, ce qui présente un intérêt particulier lorsque lanimal destiné à produire dans son lait une protéine codée par le transgène doit être impérativement une femelle. En outre, des lignées de cellules donneuses adéquatement transfectées peuvent être conservées et stockées avant leur utilisation au moment opportun. On notera enfin que le recours au clonage permet, une fois lanimal transgénique créé, de le multiplier en diffusant son génotype 16. Ainsi peut-on passer du cloné transgénique au transgénique cloné. On signalera, pour conclure sur ce point, lexpérience de transgenèse spermatique réalisée en 1999 à Hawaï par léquipe du docteur YANAGIMACHI 17. Utilisant la technique de lICSI, les chercheurs ont injecté dans des ovocytes de souris des spermatozoïdes, débarrassés de leur queue et de leur membrane protectrice et mélangés à des fragments dADN codant un marqueur protéique fluorescent pour vérifier lefficacité de la transgenèse. Les embryons issus de cette fécondation in vitro ont été transférés dans des souris porteuses. Près de 20 % des souriceaux qui sont nés se sont révélés porteurs dans leur génome dune à plus de cinquante copies du gène marqueur. Ainsi a été démontrée la capacité dun spermatozoïde nu de capter un gène étranger et de permettre son transfert dans le génome de lembryon. Selon Bernard JÉGOU, directeur à lINSERM du groupe détude de la reproduction chez le mâle, « si la technique marche aussi bien sur le bétail que sur la souris, il est probable que les investissements sur le clonage dadulte perdront une grande part de leur intensité ». 18 Le clonage par transfert nucléaire peut être précédé dune intégration ciblée du transgène dans la séquence dADN dont on souhaite modifier le fonctionnement. Ces stratégies dintervention sur le génome sont déjà mises en uvre chez la souris à partir de cellules souches embryonnaires qui peuvent se maintenir en culture pendant de longues périodes mais conservent leur capacité de participer ensuite au développement. Ces outils cellulaires ne sont pas encore disponibles chez des mammifères plus proches de lhomme mais plusieurs laboratoires, dont celui de lINRA, tentent dobtenir ce résultat à partir de cellules ftales ou embryonnaires 19. La transgenèse ciblée est donc « une véritable microchirurgie génétique » 20 qui peut être utilisée pour fabriquer des modèles animaux de maladies humaines. On songe, dans un premier temps, à la mucoviscidose mais aussi, ultérieurement, au diabète, à la maladie de Parkinson et à la dystrophie musculaire pour lesquels on ne dispose pas, aujourdhui, de traitements parfaitement efficaces. Le marché des modèles animaux, indique Jean-Paul RENARD, est estimé aujourdhui à environ 1 milliard de francs par an et intéresse évidemment les grands groupes pharmaceutiques et les équipes biomédicales. Il pourrait en outre souvrir à des nouvelles demandes de nature très différente, telles que la production dun lait de vache « maternisé » ou dune viande sans prion. « Un animal », écrit Jean-Paul RENARD, « est un biotransformateur très efficace, capable de transformer des aliments simples, comme lherbe, en composés complexes, comme le lait qui contient plus dune centaine de protéines différentes. Plusieurs protéines de lait, comme les caséines ou la protéine du petit lait, ne sont produites que par les cellules de la glande mammaire car leurs gènes sont régulés par des séquences dADN ne fonctionnant que dans ce tissu. Si on associe ces séquences à celles de gènes codant pour une molécule dintérêt thérapeutique [ ], cette molécule sera produite dans le lait [ ]. Disposer demblée, avec le clonage, de plusieurs animaux à forte production laitière comme la vache, cest non seulement réduire le coût de production de la molécule, mais cest aussi simposer rapidement sur de nouveaux marchés. » 21 Divers grands groupes financent une importante activité de recherche dans ce domaine avec la perspective dun marché mondial dont la fourchette destimation se situe entre 40 et 55 milliards de francs. On citera ci-après quelques-uns des centaines de projets actuellement à létude. Genzyme Transgenics (Framingham, Massachusetts, Etats-Unis) a rapporté récemment 22 le clonage, par transfert dune cellule embryonnaire ayant intégré le transgène, de trois chèvres transgéniques produisant lantithrombine III humaine, molécule présente dans le sang et dont le déficit génétique se traduit par la manifestation de thromboses veineuses postopératoires. Cette société possède ainsi des cellules embryonnaires en culture exprimant de manière constante le gène de lantithrombine et peut reproduire, à la demande, un clonage identique. La chèvre présente le double avantage de produire plus de lait que la brebis 300 kg de protéines purifiées sont envisageables annuellement et dêtre moins sujette que les ovins et les bovins au risque de développer une encéphalopathie spongiforme transmissible. Cette molécule pourrait être mise sur le marché dans les deux années à venir. Genzyme a en outre passé un contrat avec ACT (Advanced Cell Technology, Worcester, Massachusetts), société spécialisée dans la culture de fibroblastes de bovins et le transfert nucléaire, pour la création de vaches transgéniques produisant de lalbumine, utilisée notamment en cas de chocs traumatiques et pour le traitement des grands brûlés et dont les besoins mondiaux sont de lordre de 400 tonnes par an, le prix de revient au gramme ne devant pas excéder 25 francs. Un autre projet de Genzyme vise la production dun anticorps pour traiter les rhumatismes articulaires. Un million de patients sont concernés aux Etats-Unis, chacun devant recevoir 5 grammes de substances actives par an. Cinq tonnes danticorps doivent donc être produites annuellement à un prix de revient inférieur à 50 francs par gramme. Jean-Paul RENARD indique qu« en considérant une production de 1 gramme par litre de lait (après purification), 700 à 1 000 vaches (5 000 à 7 000 litres de lait par an) suffiront pour couvrir les besoins mondiaux ». De son côté, Geron Bio-Med (filiale écossaise de Geron associé au Roslin Institute) devrait commercialiser dici deux ans la production de lalpha-1 antitrypsine, protéine du foie dont la déficience génétique est génératrice demphysème pulmonaire et de cirrhose hépatique. Son administration peut en outre soulager les malades atteints de mucoviscidose. Ce marché est estimé à 100 millions de dollars. Pharming (Leiden, Pays-Bas), qui a annoncé la naissance, en janvier 1999, de son premier veau transgénique cloné par transfert de noyau de cellules ftales, poursuit ses recherches sur la lactoferrine protéine fixatrice du fer qui possède de nombreuses propriétés thérapeutiques et stimule notamment le système immunitaire et lalphaglucocidase (ou maltose), enzyme qui hydrolyse le maltose en glucose et permet de traiter les glycogénoses. Les vaches transgéniques destinées à la production de ces protéines seraient clonées avec la collaboration dInfigen (De Forest, Wisconsin, Etats-Unis). Plus futuriste est le projet de Nexia Biotechnologies (Montréal) associé à Genzyme, qui a cloné trois chèvres transgéniques dont le lait contient la protéine constitutive des fils de soie daraignée. Ce biomatériau pourrait trouver des applications en chirurgie réparatrice mais aussi dans lindustrie aérospatiale. Nous avions indiqué dans notre précédent rapport que le marché des xénogreffes, destinées à pallier la pénurie de greffons dorigine humaine, est très porteur : les évaluations vont de 1,4 à 6 milliards de dollars dici à 2010 et la plupart des laboratoires sappuient sur des firmes puissantes : Nextran et Alexian aux Etats-Unis ; Imutran au Royaume-Uni, racheté par Novartis, qui sapprête à investir plus dun milliard de dollars dans ce domaine. La production de porcs « humanisés » dont les organes ne seraient pas exposés, lors de la transplantation, aux habituels phénomènes de rejet immunitaire, peut se trouver facilitée par le recours à la technique du clonage. Pour la réalisation de cet objectif, Imutran a signé, en janvier 1999, un accord de recherche avec Infigen visant à la production par clonage de lignées danimaux transgéniques. Alexion Pharmaceuticals (New Haven, Connecticut, Etats-Unis) a annoncé, en avril 1999, la transplantation réussie de neurones provenant dun porc génétiquement modifié chez un modèle animal de la maladie dAlzheimer. Elle compte passer à la clinique, salignant sur les xénogreffes déjà pratiquées chez lhomme par léquipe dOle ISACSON, à lEcole médicale de Harvard et par des chercheurs de la société Dacrin (Charlestown, Massachusetts). Alexion collabore également avec Harvard pour le traitement de maladies neurodégénératives et avec lUniversité Yale pour des xénogreffes destinées aux patients victimes de lésions de la moelle épinière 23. Il reste que la xénotransplantation soulève, comme nous lavions indiqué dans notre premier rapport, bon nombre de questions scientifiques, juridiques, éthiques et sanitaires. Lun des aléas majeurs concerne la transmission à lhomme de zoonoses et de rétrovirus dorigine animale qui pourraient atteindre des proportions pandémiques. Sans entrer dans les détails dun sujet qui déborde le champ de notre étude, on rappellera que la France est le seul pays européen à avoir mis en place un encadrement législatif 24 qui devra sans doute être précisé et complété à loccasion de la révision de la loi du 29 juillet 1994. Cest lune des recommandations contenues dans lavis qua publié en juin 1999 le Comité consultatif national déthique. Ce document souligne par ailleurs lintérêt de la création de porcs transgéniques tout en estimant quil convient de multiplier les essais expérimentaux de greffes dorganes de porcs transgéniques sur des singes qui représentent un excellent mais très coûteux modèle de xénogreffe humaine. Plus récemment, ont été publiés 25 les résultats dune étude conduite par une équipe dImutran qui portait sur 160 patients ayant reçu des tissus dorigine porcine peau pour des brûlures graves, îlots pancréatiques pour un diabète ou ayant bénéficié dune circulation extracorporelle utilisant des cellules de porc (rate, foie, reins). Lobjectif était détablir les risques de contamination par le rétrovirus endogène porcin (PERV) et den déterminer les conséquences. Si lon a bien retrouvé, chez 23 patients dont certains avaient été traités huit ans auparavant, la présence, dans la circulation, de cellules de porc, aucun signe dinfection na été établi, même chez 36 patients qui étaient pharmacologiquement immuno-déprimés. Même si labsence de tout risque sanitaire se trouvait confirmée, le problème du rejet que la transgenèse sefforce de résoudre demeurera le principal obstacle au développement de la xénotransplantation. Selon Louis-Marie HOUDEBINE, spécialiste de la transgenèse animale à lINRA, « il faudra peut-être supprimer ou ajouter au moins dix gènes chez les porcs pour adapter leurs organes à la greffe humaine, mais lesquels ? Si on les connaissait, la technique ne serait pas un frein » 26. Il reste que, même si les chercheurs parviennent à maîtriser le rejet suraigu et le rejet vasculaire différé, ils devront également surmonter les rejets cellulaires retardé et chronique qui font intervenir des cellules du système immunitaire comme les lymphocytes et les macrophages. Cest dire quil convient denvisager avec prudence les ressources thérapeutiques offertes par les animaux transgéniques dans le domaine de la transplantation dorganes. 3. Un développement industriel encore aléatoire compte tenu de la fragilité des résultats et des contestations touchant la propriété intellectuelle La propriété intellectuelle des méthodes de clonage constitue à lévidence un atout décisif dans la compétition commerciale qui oppose, des deux côtés de lAtlantique, les grandes sociétés de biotechnologie. Le Roslin Institute a déposé en 1997 deux demandes de brevets destinés à couvrir non seulement la technique qui a permis de créer le clone dadulte et ses précurseurs mais aussi tous les dérivés de cette technique : les clones eux-mêmes, leurs descendants et leurs produits, quils soient à usage agricole, pharmaceutique, chirurgical ou médical. Ces demandes ont été homologuées en janvier 2000 par lOffice britannique des brevets. Deux autres brevets avaient été précédemment délivrés. Le premier, attribué en juillet 1998 à la firme australienne Pro Bio America, couvre la « technique de Honolulu » mise au point sur les souris par les docteurs YANAGIMACHI et WAKAYAMA. Elle procède par micro-injection de noyau et non par fusion de cellules, méthode utilisée par le Roslin Institute. Celui-ci na pas contesté la réalité de cette variante. Un litige sérieux loppose en revanche à ACT (Advanced Cell Technology) associé à lUniversité du Massachusetts. Cette société sest vu accorder en août 1999 par loffice américain un brevet couvrant le clonage de tout mammifère non humain, à partir de toute cellule somatique, ftale ou adulte, durant toute phase de croissance de la cellule, excepté la quiescence. Cest sur ce dernier point que porte la contestation : ACT affirme en effet avoir obtenu des veaux clonés à partir de cellules en cours de division 27 alors que Ian WILMUT considère que la quiescence des cellules donneuses conditionne la réussite du clonage et met en doute loriginalité de la méthode brevetée par la société américaine. Ce conflit nest quun épisode parmi dautres de la guerre commerciale que se livrent, par partenaires interposés, ces deux « major companies » américaines de la biotechnologie que sont Geron et Genzyme pour la conquête dun marché qui pèse plusieurs centaines de millions de dollars. Cependant, par delà ces controverses juridico-scientifiques qui trouveront probablement leur épilogue devant les tribunaux, un autre élément hypothèque lavenir industriel du clonage transgénique : même si les progrès rapides qui ont été enregistrés au cours de ces dernières années amènent certains commentateurs à évoquer une banalisation de la technique du clonage reproductif, ces avancées resteront sujettes à caution tant que des explications précises et déventuels remèdes nauront pas été fournis sur le manque de résistance des animaux clonés. Ces incertitudes ne remettront sans doute pas en cause la stratégie de grands groupes industriels attirés par la perspective de bénéfices colossaux. Elles devraient au moins tempérer loptimisme dune opinion publique trop souvent prête à tenir pour acquises des avancées scientifiques et médicales dont la promesse est encore en germe dans les éprouvettes des chercheurs. Cette observation vaut plus encore pour le clonage « thérapeutique » dont lutilisation ouvre des perspectives jusquici insoupçonnées mais dont la faisabilité demeure, pour linstant, hypothétique. IV - Du clonage reproductif animal au clonage thérapeutique humain Dans lavis n° 54 du 22 avril 1997 quil a établi au sujet du clonage reproductif à la demande du Président de la République, le Comité consultatif national déthique soulignait la nécessité dune distinction entre le clonage reproductif aboutissant à la naissance dêtres humains et le clonage non reproductif qui recouvre lui-même deux sortes de techniques déjà usitées ou envisageables : « - la production et la culture de cellules dorigine embryonnaire ou adulte qui ne peuvent donner lieu par elles-mêmes à la constitution dun embryon. Ces techniques, couramment pratiquées et très précieuses pour la recherche diagnostique et thérapeutique, posent des problèmes éthiques qui ne diffèrent pas fondamentalement de ceux quont déjà conduit à traiter dautres aspects de la recherche biomédicale [ ] « - la production dembryons dont le développement serait arrêté à un stade plus ou moins précoce pour obtenir des cellules immuno-compatibles à des fins de thérapie cellulaire ». Nous aborderons plus en détail, dans la deuxième partie de ce rapport, les ressources thérapeutiques considérables attendues des cellules souches pluripotentes présentes dans lembryon à son premier stade de développement. Linterconnexion du clonage en vue dobtenir des cellules souches et la mise en culture de ces cellules permettraient dobtenir pour chaque malade une collection spécifique de ses propres cellules immunitairement homogènes. Citons là encore lavis n° 54 du CCNE : « La possession de cellules embryonnaires génétiquement et donc immunologiquement identiques à celles du receveur faciliterait considérablement les greffes et renforcerait très vraisemblablement leur efficacité [ ]. Le clonage par transfert de noyaux provenant dun organisme adulte pourrait permettre de préparer, en quelques mois, de telles cellules en cas de besoin. Dans ce scénario, un embryon serait créé, utilisant un ovocyte receveur et le noyau dune cellule somatique de la personne malade [ ]. Il sagirait ensuite de cultiver cet embryon ex vivo puis, au bout de quelques jours, de mettre en culture des populations de cellules dont la différenciation pourrait être induite in vivo et qui pourraient ainsi être utilisées pour la greffe. » Lobjectif est donc, dans cette hypothèse, non de parvenir au développement dun être humain mais dobtenir, à partir des cellules somatiques dun patient, les cellules souches dont la différenciation contrôlée permettrait de traiter laffection dont il est porteur sans provoquer de phénomène de rejet. La technique est bien la même dans les deux hypothèses : reproduction non sexuée dentités génétiquement identiques. La finalité diffère : création, dans le premier cas, dun organisme complet, dans le second, de lignées cellulaires, le passage obligé étant, en létat actuel de la science, le développement préalable dun embryon in vitro. Les insuccès fréquents rencontrés dans le clonage animal reproductif compromettent-ils les chances du clonage thérapeutique ? Jean-Paul RENARD fonde un avis contraire sur le fait que la faible efficacité du clonage résulte avant tout dune mortalité ftale élevée. « Pourquoi, alors, ne pas chercher à mieux tirer parti de cet embryon cloné dont les cellules peuvent apparemment sengager normalement dans une première voie de différenciation ? Au lieu de viser lobtention dun développement à terme, tentons dorienter les cellules embryonnaires, qui sont capables de multiplication active, dans une voie de différenciation donnée pour en faire des cellules nerveuses, des cellules épithéliales de peau, des précurseurs de cellules osseuses. » 28 Cet optimisme ne fait pas lunanimité au sein de la communauté scientifique. A titre dexemple, le professeur EDWARDS met laccent sur les facteurs épigénétiques incontrôlables qui risquent de compromettre la normalité des cellules obtenues par clonage somatique. Nous aurons loccasion de revenir, dans les développements consacrés aux cellules souches pluripotentes, sur les débats que suscite, tant sous langle de la faisabilité technique que de lacceptabilité éthique, une méthode dont la mise au point nécessitera encore, en tout état de cause, plusieurs années de recherche. Deuxième
partie : Depuis que la presse spécialisée sest fait lécho, à la fin de lannée 1998, des avancées de la recherche américaine, lattention du public et dune partie de la communauté scientifique sest polarisée sur les cellules souches embryonnaires et leurs très riches potentialités thérapeutiques. Un débat, qui nest pas encore clos, sest ouvert aux Etats-Unis sur le financement public de ce type de recherche et lon a assisté à la floraison de sociétés « start-up » faisant appel au capital-risque qui parient sur les substantielles retombées économiques de ce nouveau secteur des biotechnologies. Pour autant, un arbre qui sort à peine de terre ne doit pas cacher la forêt. Si lun des objectifs de ce rapport est de faire le point sur les conditions et les délais dans lesquels la science pourra progresser sur ce terrain particulier, il doit aussi rendre compte dune réalité diversifiée en dressant un tableau des différentes voies dans lesquelles sest engagée, depuis plusieurs années, la thérapie cellulaire. Ceci permet de mettre en évidence des démarches médicales qui ne soulèvent pas, notamment au plan éthique, les mêmes problèmes que lutilisation des cellules prélevées sur un embryon humain. Dans cette logique, nous nous proposons de distinguer, dans la deuxième partie de notre étude : - les applications déjà éprouvées de la thérapie cellulaire (greffes de cellules souches hématopoïétiques et de cellules de la peau) ; - les démarches expérimentales (ingénierie tissulaire, greffes de cellules ftales et adultes notamment pour le traitement des maladies neurodégénératives) ; - les perspectives ouvertes par les cellules souches pluripotentes dorigine embryonnaire ou ftale mais aussi par les cellules souches adultes, dites « progénitrices », dont on découvre, depuis peu, les étonnantes capacités de transdifférenciation. I Les applications déjà éprouvées de la thérapie cellulaire 1. Les greffes allogéniques de cellules souches hématopoïétiques (CSH) Ces greffes, qui sont destinées au traitement de maladies hématologiques, peuvent provenir de trois sources qui sont, dans lancienneté de leur utilisation, la moelle osseuse, le sang périphérique et le sang placentaire (ou sang de cordon). On insistera plus particulièrement sur ces deux derniers types de prélèvement dont il est fait, en raison de leurs avantages, un usage croissant. Le recours aux CSH périphériques présente, pour le receveur, lintérêt dobtenir un plus grand nombre de cellules quavec un prélèvement de moelle. La prise de greffe et la sortie daplasie 29 sont, dans ce cas, plus rapides. La greffe nécessite ladministration préalable au donneur, sans bénéfice personnel, dun facteur de croissance (GCSF recombinant) dont les risques théoriques sont liés à lhyperleucocytose quil provoque chez le donneur et qui a conduit, dans deux cas, à des infarctus du myocarde, 48 heures après son administration. On a pu, dautre part, relever deux cas de rupture de rate chez des donneurs sains dont lun était âgé de 17 ans 30. Même si ces risques sont limités, ils justifieraient que le donneur bénéficie dune information particulière qui nest pas prescrite par les textes, la loi ignorant ce type de prélèvement (cf. sur ce point les observations développées dans notre précédent rapport, page 54). Le professeur VERNANT observe dautre part que les prélèvements de CSH périphériques peuvent être opérés en situations apparentée (frère et sur) et non apparentée. Dans cette seconde hypothèse, on se trouve dépendant dun fichier mondial interconnecté qui regroupe environ 5 millions de donneurs. Certains pays disposent dune législation qui permet ladministration du facteur de croissance et le prélèvement de CSH périphériques ; ils peuvent donc en fournir aux receveurs français alors que la réciproque nest pas possible en létat actuel de notre droit. Il y a donc là un problème de mise en concordance des différentes législations européennes. Ce type de prélèvement représente aujourdhui le cinquième des greffes allogéniques de cellules souches hématopoïétiques. Lintérêt de ce type de prélèvement est de fournir des cellules relativement immatures qui créent moins de réactions immunitaires que les CSH dorigine médullaire ou sanguine. Les greffes de CSH requièrent en effet une identité entre donneur et receveur qui soit la plus parfaite possible, lidéal étant, dans lordre décroissant, le jumeau monozygote et le frère ou la sur géno-identiques. Même dans cette seconde situation, la réaction GVH (« graft versus host ») déclenchée par le greffon survient dans 30 à 40 % des cas et est mortelle dans 10 % des cas. Le fichier mondial ne permet de satisfaire à cette exigence didentité que dans 50 % des cas. Lavantage des lymphocytes « naïfs » existant dans le sang placentaire est dêtre beaucoup plus tolérants à légard des différences dantigènes existant entre eux et le receveur, donc de réduire considérablement le risque de GVH. Cependant, le sang placentaire ne peut être recueilli quen très faible quantité (quelques dizaines de millilitres) et ne fournit donc quun nombre de CSH insuffisant pour un adulte de taille et de poids normaux. Lavenir passe par la mise au point de techniques dexpansion sur lesquelles travaille actuellement une équipe bordelaise. Lutilisation de cette source de cellules sanguines sest développée tardivement, malgré son intérêt, en raison de la plus grande complexité et du coût relativement important des opérations de recueil, typage et stockage par congélation 31. Les crédits aujourdhui dégagés devraient permettre de recueillir et de congeler, dans les cinq années à venir, environ 10 000 sangs placentaires. Ainsi sera-t-il possible de traiter des catégories de population qui sont sous-représentées dans les fichiers de donneurs volontaires. Pratiquées aujourdhui de façon courante, notamment pour le traitement des grands brûlés, ces greffes tirent parti des capacités de régénération dont sont dotées les cellules souches de lépiderme. On sait quune assise cellulaire épidermique sélimine toutes les 24 à 48 heures par desquamation de la couche cornée et que lépiderme se renouvelle en totalité en quelques dizaines de jours. Ces greffes sont, en règle générale, autologues : on prélève par biopsie sur le patient un fragment de peau de très faible dimension que lon met en culture afin den accroître la surface. Le greffon peut ensuite être placé sur la plaie sans susciter de réactions immunitaires. La société américaine Genzyme Tissue Repair a ainsi commercialisé, depuis 1987, le procédé « Epicel » qui guérit en moyenne 75 grands brûlés par an et représente plus de 30 % de ce marché, soit plus de 12 millions de dollars 32. Un autre procédé est développé en Europe par la société italienne Fidia Advanced Biomaterials. Les kératinocytes, cellules souches de lépiderme du patient, sont cultivés sur une matrice de polymères biodégradables. Lorsquils ont proliféré le long de la matrice à laide de facteurs de croissance, ils forment un tissu qui peut être placé dans le corps. Parallèlement à la vascularisation, le support biodégradable disparaît en quatre semaines et le tissu se trouve parfaitement intégré à lépiderme au bout de deux mois. Lorsque les lésions chroniques, comme les ulcères aux pieds des diabétiques, sont plus profondes et atteignent le derme, les cultures de cellules servent aussi à remplacer le tissu interne. Le système « Dermagraft », fabriqué par la start-up américaine Advanced Tissue Sciences, se compose dune matrice synthétique utilisée comme support de culture de cellules du derme. En assurant la stabilité de celui-ci, il accélère aussi le processus naturel de cicatrisation : les kératinocytes situés autour de la blessure migrent pour couvrir le derme artificiel et produisent des facteurs de croissance jusquà la guérison. Ces méthodes sont maintenant employées pour le remplacement de cartilages défectueux à partir de chondrocytes mis en culture pendant plusieurs semaines et greffés par arthroscopie. Cette technologie, mise au point par lhôpital suédois de Gothenburg, a permis de reconstruire, depuis 1995, les genoux de plus de 2 000 patients. A lhôpital des enfants de Boston, Joseph VACANTI a même réussi à reconstituer les cartilages thoraciques dun patient de 12 ans victime dune malformation héréditaire à partir de cellules mises en culture sur un support de forme adéquate 33. Pour traiter temporairement les situations durgence, on pratique des allogreffes à partir de cellules prélevées dans des banques de donneurs. Les greffes dépiderme utilisent ainsi des kératinocytes venant de cliniques spécialisées dans les circoncisions. Chaque prépuce circoncis peut donner 200 000 carrés de peau prêts à être greffés sans phénomène de rejet. Ces cellules se multipliant facilement, il est aisé dobtenir des tissus en grande quantité tout en testant leur innocuité. On rappellera enfin que la pénurie de cellules dorigine humaine conduit dans certains cas à pratiquer des xénogreffes à partir de cellules du derme porcin. II Les démarches expérimentales en cours : tissus et cellules Lingénierie ou génie tissulaire est, selon la définition quen donne le docteur François AUGER, directeur du laboratoire dorganogenèse expérimentale (LOEX) à lhôpital du Saint-Sacrement (Québec), un nouveau domaine biomédical regroupant les principes de la biologie cellulaire et du génie biologique, qui permet de reconstruire des structures proches des tissus à partir de cellules vivantes pour des usages in vivo ou ex vivo. Le concept clef en est la reproduction, avec des caractéristiques simplifiées, de larchitecture tissulaire, qui conduit à une intégration immédiate et interactive de ces tissus dans le corps humain. Deux méthodes sont actuellement expérimentées pour la création de « néo-organes » à partir de cultures cellulaires in vitro. 1°) La première fait appel à des biomatériaux pour la culture in vitro et limplantation des cellules. Les cellules incorporées dans ces supports sécrètent des quantités variées de matrice extracellulaire conduisant à la reconstruction dune structure proche du tissu dorigine mais comprenant également la trame biodégradable du biomatériau. Ces tissus offrent une bonne résistance mécanique mais la présence dun squelette biodégradable peut être un handicap dans les organes pulsatiles, comme les vaisseaux sanguins, en raison dune incompatibilité de compliance entre les cellules et leur matrice extracellulaire, dune part, et la structure du biomatériau, dautre part. De plus, le processus de biodégradation de ces matériaux savère plus complexe quil navait été initialement prévu. Cette technique a été utilisée à la Harvard Medical School de Boston par Anthony ATALA pour expérimenter sur des chiens la création dune vessie bioartificielle. Des cellules musculaires lisses et des cellules de la paroi interne de la vessie, dites urothéliales, sont prélevées par biopsie chez lanimal receveur et mises séparément en culture pendant quatre semaines. Le tissu ainsi cultivé est ensuite fixé sur un moule de polymère biodégradable ayant la taille et la forme dune vessie de chien. Les cellules urothéliales sont placées à lintérieur du moule et les cellules musculaires à lextérieur, en couches successives, après passage dans un incubateur. Au bout de six semaines, les chercheurs remplacent la vessie naturelle par ce néo-organe qui fonctionne correctement un mois plus tard. Après onze mois, la vessie retrouve 95 % de la capacité dun organe normal. Lintérêt de cette expérience, par delà son aspect spectaculaire, est davoir réussi à reconstituer une structure fonctionnelle composée de plusieurs tissus différents. Pratiquée avec succès sur dix animaux, elle devra encore être affinée avant son expérimentation sur lhomme. Néanmoins, léquipe dAnthony ATALA a déjà élaboré des cultures de cellules de vessie humaine in vitro. Ce néo-organe pourrait intéresser 400 millions de personnes connaissant des problèmes de vessie qui vont de la malformation congénitale à linfection chronique et au cancer. 2°) La seconde méthode consiste, sans apport extérieur, à exploiter la capacité quont les cellules à sauto-assembler spontanément, à sécréter leur propre matrice extracellulaire et à en organiser larchitecture interne, lorsquelles sont placées dans un environnement favorable. Les tissus ainsi obtenus sont dénués de tout matériel exogène et présentent de surcroît des propriétés mécaniques remarquables. Ce procédé a été expérimenté par le LOEX à Québec pour la fabrication de vaisseaux sanguins à partir de cellules humaines prélevées sur un cordon ombilical. On en a extrait, pour les cultiver séparément, les trois types de cellules constitutives dun vaisseau sanguin : des cellules endothéliales pavimenteuses qui tapissent la paroi interne du vaisseau (« intima ») ; des cellules musculaires lisses logées dans la couche médiane (« média »), qui assurent la contractilité du vaisseau ; des fibroblastes qui forment la couche externe (« adventice »). On obtient, après culture, deux feuillets cellulaires, la média et ladventice, quon enroule autour dun mandrin pour reproduire la forme tubulaire du vaisseau. Puis des cellules endothéliales sont ensemencées dans la lumière du vaisseau. Ainsi réunies, les espèces cellulaires entament un « dialogue » qui concourt, par un échange de messages chimiques (cytokines et facteurs de croissance), à structurer la matrice extracellulaire pour en faire une structure de soutien. Les vaisseaux sanguins ainsi reconstruits ont 3 à 5 mm de diamètre. Ils se prêteraient donc bien aux pontages coronariens et pourraient également réparer les dégâts artériels causés par lathérosclérose. « Les vaisseaux », indique le docteur AUGER, « supportent une tension de vingt fois supérieure à celle dune personne normotendue. En outre, ils sécrètent eux-mêmes des substances antithrombotiques qui préviennent la formation de caillots susceptibles dobstruer le flot sanguin. Or, ces deux caractéristiques font défaut aux prothèses synthétiques qui ont servi de greffons jusquà présent. » 34 Obtenus à partir des propres cellules du patient, ils éviteraient les problèmes de rejet et de transmission pathogène qui sont les principaux écueils liés à la transplantation dorganes étrangers. Dautres recherches sur la reconstruction tissulaire tridimensionnelle sont actuellement en cours. Elles portent notamment sur la cornée. Deux chercheurs de lEye Institute de lUniversité dOttawa et de la faculté de médecine de lUniversité du Tennessee ont ainsi mis en culture, en couches superposées, trois types de cellules composant la cornée (épithélium antérieur qui constitue la membrane extérieure, stroma qui forme la couche intermédiaire composée de kératinocytes et endothélium antérieur, ou couche profonde de la cornée). Après deux semaines, ils ont pu disposer dun tissu transparent ayant à peu près les mêmes propriétés que la cornée humaine. Avant den envisager la greffe, il conviendra dune part de vérifier labsence de risque cancérigène et de réactions immunitaires, dautre part de sassurer que ces cornées artificielles ne sopacifient pas avec le temps. Cela étant, ce tissu artificiel présente un grand intérêt pour la recherche et « pourrait servir de modèle pour répondre à bon nombre de questions fondamentales » comme le note Terence OBRIEN, chirurgien de la cornée au Wilmer Eye Institue (Johns Hopkins School of Medicine) 35. Les différentes méthodes de génie tissulaire ouvrent donc de nouvelles voies dans le domaine de la transplantation dorganes. Elles pourraient en outre apporter un concours précieux au développement de la thérapie génique en permettant lintroduction de gènes actifs dans des équivalents tissulaires in vitro et limplantation de ceux-ci au niveau des sites anatomiques adéquats. On soulignera enfin quelles présentent lavantage non négligeable de ne soulever aucun problème éthique puisquelles font exclusivement appel à des cellules adultes qui ne se heurtent pas, de ce point de vue, aux mêmes objections que les cellules embryonnaires. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||